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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/290

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REVUE DES DEUX MONDES.

vital, l’instinct suprême lui faisait espérer n’être pas tué, mais il se disait, conscient du peu qu’il était, qu’il allait être, parmi la mêlée, — une goutte de sang, un brin de cervelle dans la foule anonyme des combattans : « Que mon sort s’accomplisse ! » Des blessés parurent, avant qu’il fût loin. Ils s’avançaient sur des mulets et des charrettes. L’un d’eux, glissant entre les sangles du cacolet à chaque minute, allongeait ses jambes jusqu’à racler terre ; de son soulier clapotant coulait une traînée rouge. Les moins atteints avaient un air de fièvre et d’excitation. Un officier de chasseurs à pied répondit à son salut par un sourire : « Ils en reçoivent, une frottée ! » De petits soldats parlaient comme dans une ivresse bavarde : — « Alors, tu comprends, je saute dans le fossé, j’ajuste mon chassepot, et… » Assis sur une botte de paille, un vieil artilleur médaillé, tenant sa pipe d’une main, fumait, les yeux absens, perdu dans on ne sait quel rêve ; à celui-là, l’autre main manquait ; son bras saignait dans un pansement. Presque tous, même les plus sombres, avaient un air résigné, grave chez certains, naïvement enfantin chez d’autres, comme s’ils éprouvaient un immense soulagement, une véritable joie à s’éloigner de la mort, qui, derrière eux, fauchait les camarades.

Un officier à spencer bleu galopait à travers champs.

— Le maréchal ! cria Du Breuil.

— Par là !

Mais avant que le bras eût décrit sa courbe, le cheval s’abattait, l’officier désarçonné allait heurter contre un arbre. Du Breuil franchit le talus, hélant à lui des infirmiers. On releva le cavalier, il n’était qu’étourdi. Il remonta sur sa bête couronnée sans remercier personne, et repartit. Du Breuil, alors, vit l’opale de son doigt s’iriser au soleil, gaîment, presque ironique… Porterait-elle malheur ? L’officier n’avait tourné la tête qu’une seconde, pourtant cela avait suffi… Bon ! quelle idée ! En tout autre moment, il en eût souri. À sa droite, de la cavalerie se mouvait, il reconnut une ligne bleu sombre de dragons, une ligne bleu clair de lanciers : la Garde, lui apprit un médecin de l’Internationale. Bourbaki venait de passer, ramenant voltigeurs et grenadiers. Les Prussiens attaquaient vigoureusement Colombey et le château d’Aubigny ; notre artillerie les foudroyait. On voyait se dissiper dans l’air les petits nuages blancs des obus ; les mitrailleuses craquaient avec un déchirement strident.