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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/278

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REVUE DES DEUX MONDES.

Mais Bersheim secoua la tête :

— C’est ma femme qui me fait peur. Elle a vu, elle. Les pressentimens des mères, vous savez… Oh ! il y a un malheur, c’est sûr.

Du Breuil dit, en détournant les yeux :

— Soyez homme ! et partit vivement… Oui, il y avait, il devait y avoir un malheur dans cette maison. La mort était dans l’air. Maurice ? André ? Les deux peut-être… Et tout à coup il pensa à son père, à sa mère, à leur émotion en apprenant les défaites, à leur douleur… Certainement, ils ne vivaient plus, attendant de savoir… Et le doux visage de Mme de Guïonic…

Il rentrait aux bureaux de l’état-major, quand il rencontra, accompagnée d’un colonel et de Blache à cheval, une étrange apparition. Juché sur un barbe alezan, un vieux petit général aux cheveux blancs, ramenés sous un képi d’ancienne mode, affublé d’une tunique trop courte et d’un pantalon rouge à pieds d’éléphant, jetait autour de lui des regards encore vifs, indifférens en apparence à la curiosité qu’il soulevait.

— Changarnier ! s’exclama un passant.

Déjà, au moment de la guerre, il avait demandé à reprendre du service. On l’avait évincé. Aujourd’hui on était trop heureux de profiter de ses conseils. Il ne quittait plus l’état-major, vivait à la Préfecture, vêtu d’effets prêtés. Du Breuil emporta la vision du petit vieillard propret, sec, énergique encore, du brusque salut rendu par lui, une sensation de léger comique mêlée d’un attendrissement. C’était bien ce qu’il faisait là : si près de la mort, apporter sa vie, en soldat… Du Breuil se rappela tout à coup Lacoste dans sa chambrette de Saint-Cloud, disant avec religion qu’il n’était pas de mort plus belle que celle du champ de bataille, l’espérant presque comme une récompense.

La journée du 9 fut cruelle. Le ciel était sombre, la pluie ne cessait pas. Les défaites de Forbach et de Wœrth, mieux connues, s’amplifiaient. La consternation gagnait de proche en proche. À la surexcitation de l’avant-veille succédait une dépression morne. On ne rencontrait que visages défaits. À la Préfecture, au Quartier général, le bouleversement était tragique. La commotion ressentie par Paris ébranlait la France entière et répondait en secousses douloureuses à Metz. Des télégrammes de l’Impératrice régente, adressés à l’Empereur et au maréchal Lebœuf sous le coup de l’émotion produite la veille au Corps législatif, sup-