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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/276

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REVUE DES DEUX MONDES.

dans sa tunique ; il bougonna, après avoir échangé une poignée de main avec Du Breuil :

— La potion calmante commence son effet. Il faudrait que Mme Bersheim pût dormir ! Ah ! sans votre mère et votre fille… Il n’y a qu’elles de raisonnables ici…

Anine arrivait à son tour. Ses beaux yeux étaient rouges, ses paupières cernées, mais son visage restait calme, à force de volonté. Elle rappela au docteur quelques détails pour la préparation de l’ambulance que ses parens installaient, dans la vieille maison. Disposant de deux grandes pièces et de trois petites, ils pourraient placer une quinzaine de lits. Aux riches de donner l’exemple. Ce n’est pas une raison parce qu’ils avaient du chagrin ! On faisait son devoir, voilà tout !… Sohier s’en allait. Des hue ! dia ! retentirent, accompagnés de ho ! ho ! là ! Un chariot, attelé de deux chevaux blancs, entrait dans la cour. Il était chargé jusqu’à hauteur d’un premier étage de meubles calés avec des matelas ; un berceau couronnait l’édifice. Sous la voiture, dans la civière, des assiettes peintes s’entre-choquaient contre une batterie de cuisine. Un paysan, qui, assis sur le brancard, tenait en main les guides et le fouet, sauta à terre. M. Bersheim reconnut Thibaut, le gendre du père Larouy, son fermier, à Noisseville.

Il avait le regard et le sourire aigus, les cheveux et la barbe frisés ; il boitait très bas, avec un pied en équerre.

— C’est rapport à Louise, expliqua-t-il. Elle dit comme ça qu’elle mettrait au monde un enfant qui ressemblerait à un Prussien, si par malheur, elle en voyait seulement un. Elle a voulu s’ensauver à toute force.

On vit alors, à l’arrière du char, assise sur un matelas, toute alourdie par sa maternité prochaine, la femme de Thibaut, ses deux enfans à son côté, un gamin à petites culottes, une fille à cotillon, roses et joufflus comme des pommes.

— Bien sûr que je ne veux pas les voir, cria-t-elle avec énergie… C’est des sauvages ! des sauvages !

Le sang lui était monté aux joues, les enfans se regardaient avec envie de pleurer.

— Et le père et la mère Larouy ? demanda Bersheim, distrait de son chagrin par cette arrivée.

— Eux ! reprit le paysan, ils ne veulent rien savoir. Ils disent qu’ils sont trop vieux pour bouger, ils gardent la ferme. Ils vous envoient ces beaux poulets, et puis ces œufs frais.