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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/273

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LE DÉSASTRE.

Le dernier train venait de partir. Il ne restait sur la voie qu’une locomotive. Du Breuil requit le chef de gare de la mettre en route aussitôt. Il voyagerait avec le chauffeur et le mécanicien. Un coup de sifflet. La voie était libre. La lourde machine se mit en marche au milieu des cris et des malédictions. Saluée par une pluie de balles, elle s’en allait à toute vitesse, le long des bois fourmillans de Prussiens qui la mitraillaient au passage. Un rideau de flamme et de fumée cachait Forbach où quelques maisons brûlaient, et, jusqu’au zénith étoile, de grands nuages mouvans déroulaient leurs volutes rousses piquetées de flammèches et d’étincelles.

Retour lamentable, coupé à toute minute d’arrêts devant les disques, de reculs, de manœuvres, de sifflets en détresse. Les gares étaient encombrées. Entre Bening et Rosbrück, on croisa un train d’infanterie, une longue file de wagons. Aux brèves lueurs des lampes, les compartimens apparaissaient, bondés d’hommes endormis, faces comme vues en rêve aux expressions d’attente, de fatigue, de fièvre. Et Du Breuil se répétait, — à chaque wagon : Trop tard, trop tard, trop tard…

Saint-Avold… Faulquemont… Courcelles… La tête dans ses mains, assis sur un tas de charbon, il pleurait maintenant à chaudes larmes, secoué de sanglots, avec une détente affreuse de tout l’être, tandis que le chauffeur et le mécanicien, apitoyés, le regardaient en silence.

Metz, enfin ! Il prit machinalement le chemin de la Préfecture. La nouvelle du désastre était connue. Les cafés regorgeaient. Les rues étaient noires de monde. L’impression de stupeur dominait. Une foule anxieuse était attroupée devant les portes de l’hôtel. Il traversa la petite cour envahie, pénétra dans les salons du rez-de-chaussée. À peine put-il apercevoir un instant le major général, lui rendre compte en quelques mots… On ne s’occupait plus de Forbach. Une nouvelle autrement terrible venait de se répandre. Le maréchal de Mac-Mahon s’était fait écraser à Wœrth, le jour même. L’armée des Vosges n’existait plus.

III

Du Breuil songeait, le front dans ses mains, les coudes sur sa table de travail. Le canon de Forbach grondait encore à son oreille ; il avait dans les yeux les fumées des batteries, aux narines