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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/271

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LE DÉSASTRE.

Il s’approcha, Laisné vint à lui.

— Ça va mal là-haut.

Les dernières nouvelles de Spickeren étaient désastreuses ; l’ennemi enragé, grossissant toujours ; Laveaucoupet engagé jusqu’au dernier homme, les pertes sanglantes, la division épuisée ; le général Doëns tué…

— Tué ! fit Du Breuil. Mais je lui ai parlé il y a une demi-heure.

Il eut le cœur serré, revit le brave homme plein de vie. Un lieutenant de dragons, le casque bossué, l’épaulette arrachée, arrivait à fond de train : « Le général Frossard ! » On le lui désigna. Il rendit compte, d’une voix entrecoupée. Toute une division prussienne s’avançait sur la route de Sarrelouis. Les deux escadrons du colonel Dulac et la compagnie du génie ne pouvaient tenir. Le Kaninchensberg était sur le point d’être évacué… La consternation se peignit sur tous les visages. Forbach enlevé, l’extrême gauche tournée, c’était le coup de grâce ! La journée était perdue sans retour. Dès le début de l’action, le général Frossard avait dû envoyer au secours du général Vergé la brigade chargée de couvrir la ville. Il ne lui restait pas une réserve. Les trois divisions décimées ne se maintenaient qu’à force d’héroïsme. Le nombre des Prussiens augmentait d’heure en heure, Et du 3e corps, pas de nouvelles ! C’était à n’y rien comprendre. Laisné s’en expliqua durement. On avait envoyé au maréchal Bazaine dépêches sur dépêches. Rien… Canaille ! Il laissait écraser le 2e corps volontairement ! Du Breuil ne savait que penser.

Le général Frossard achevait de donner des ordres. On saisit quelques mots «… Se replier… par les crêtes… » La fusillade s’était ralentie. Le soir commençait à descendre. Une chaleur suffocante soufflait de l’usine en flammes. Et tandis qu’avec son peloton d’escorte le groupe morne disparaissait à travers un brouillard, Du Breuil regardait le jour mourir dans son immense linceul de brume, ensanglanté de taches rousses par le soleil et l’incendie.

Sur le front des troupes, un mouvement se fit. Quelques bataillons commençaient à se replier. Aussitôt, du cercle meurtrier du bois, des hauteurs du Folster-Höhe, un ouragan de feu s’éleva. Avec une force nouvelle, l’assaut prussien recommençait.

Deux artilleurs aidèrent Du Breuil à transporter jusqu’à la