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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/268

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REVUE DES DEUX MONDES.

Des voitures en déroute obstruaient l’étroite chaussée. Il fallait se diriger à travers un dédale de paysans, de fuyards, de blessés. Couchés sur de la paille, on les évacuait sur Forbach par charretées. À toute minute, des bousculades. Jurant, sacrant, des chasseurs, des dragons passaient au galop. Plus loin, balancé au pas de quatre sapeurs, sur un brancard fait d’une toile de tente et de deux chassepots, le corps d’un officier s’allongeait, rigide. On voyait, tunique et chemise ouvertes, sa poitrine labourée. Du Breuil reconnut, à la face exsangue où s’ouvraient démesurément des yeux de souffrance, un colonel rencontré autrefois et dont il ne parvint pas à se rappeler le nom. Instinctivement il se souleva, et pour un hommage suprême, la main au képi, fit le salut militaire.

Sa fièvre était tombée. Il demeurait assourdi, démoralisé, las. Le fracas de la lutte derrière eux s’apaisait. En revanche, à droite, il croissait. Il y avait deux actions distinctes. Ah ! ces maudits casques ! On les apercevait du clocher tout à l’heure. Ils fourmillaient du côté de Styring. La journée restait indécise évidemment… Pourquoi la division Bataille n’entrait-elle pas en ligne ? Et le 3e corps ? Sans doute, il arrivait à la rescousse. Et Du Breuil s’imagina, parties en hâte de leurs quatre bivouacs, les troupes fraîches accourant au canon, à marches forcées… Le chemin bifurquait. La carriole prit à droite, sur le Forbacherberg, dans les bois. Ils étaient pleins de troupes. Un capitaine dont la compagnie bordait le talus dit à Du Breuil que la Brême-d’Or et Baraque-Mouton venaient d’être enlevées. Le reste du bataillon était là (il étendit le bras, désignant les pentes du Forbacherberg) : « Soyez tranquille, nous barrons le chemin ! » Debout, assis, couchés, les hommes noirs de poudre, les vêtemens en désordre, couverts de terre, de sang, de poussière, étaient en train de reprendre haleine. Quelques-uns nettoyaient leur fusil. D’autres tiraient de leur sac un morceau de pain. Ils n’avaient pas mangé depuis la veille. Le chemin descendait à pic. Le petit cheval rouan refusa d’avancer. Il fallut mettre pied à terre. On entendait distinctement le crépitement de la fusillade, le bruit régulier des feux de salve, le roulement sec des mitrailleuses, les coups de grosse caisse des canons. La Brême-d’Or enlevée !… C’était la route de Forbach ouverte. Heureusement qu’on la maîtrisait des hauteurs… Des balles perdues sifflaient longuement. D’autres hachaient le feuillage, s’enfonçaient au cœur des arbres.