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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/256

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REVUE DES DEUX MONDES.

réduite au service actif et aux écritures. Si nous ne savons par quelles considérations, par quelles nouvelles sont motivés les ordres que nous transmettons, notre rôle est diminué. L’armée entière peut en souffrir…

Il baissa la voix, sur le conseil de Laune.

Du Breuil, n’entendant plus, reprit son rapport. Oui, ce partage de l’autorité offrait bien des inconvéniens. L’Empereur ? Il devait avoir un plan, sans doute, mais l’indécision de son caractère, l’inquiétude que lui inspirait le désarroi de l’armée, si lente à s’équiper, paralysaient son esprit, trop disposé déjà à temporiser… Le commandement flottait, aux mains du souverain, du major général, des aides-majors généraux… On sentait le manque d’une impulsion vigoureuse… Du Breuil, à peine arrivé, pouvait se rendre compte de l’incertitude et de la confusion. On s’occupait de compléter l’équipement, l’armement ! Les magasins de Metz se vidaient. En revanche, des approvisionnemens considérables s’amassaient à Forbach et à Sarreguemines, villes ouvertes, à proximité de l’ennemi… Pour alléger la troupe, on faisait verser les couvertures et les shakos, mais d’autre part, les hommes recevaient un excédent de 90 cartouches… La Garde avait rendu ses bonnets d’ourson, elle ferait la campagne en bonnet de police. Et, pour en arriver là, il n’avait pas fallu moins d’une journée d’hésitation, de trois ordres et contre-ordres différens… Enfin, s’il en venait aux détails, Du Breuil demeurait confondu. Malgré les assertions du ministre à la tribune, tout manquait : pas de fours de campagne, pas d’ustensiles et d’effets de campement ; ni tentes, ni marmites, ni bidons, ni gamelles ; pas d’infirmiers et d’ouvriers d’administration ; pas de caisses de médicamens ; pas de brancards, pas de cacolets ; pas d’attelages… Et malgré la belle allure des vieux régimens, que de traînards, de pillards, d’ivrognes !

Il refaisait en pensée son voyage de Paris à Metz : les gares pleines de soldats ; sur les voies de garage, des trains bondés ; des cris, des chants, du tumulte ; à Vitry, un officier qui ne pouvait se faire obéir ; à Châlons, une farandole de zouaves, aux couacs d’un piston rauque !… Puis l’arrivée dans l’aube grise, le pêle-mêle des bivouacs et des camps, les glacis encombrés de tentes, de faisceaux, de cantines ; soldats de toutes armes, chevaux au piquet ; les gueules muettes des canons alignés en parcs, les caissons, les voitures, l’immense fleuve d’hommes roulé là des