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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/251

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LE DÉSASTRE.

de table et ne reparut pas. Lisbeth déclara qu’il était parti furieux. Un officier venait de se tirer une balle dans la tête.

— De tels malheurs heureusement doivent être rares ! dit Mme Bersheim apitoyée.

Boisjol répondit, en reprenant des asperges :

— L’officier, en effet, a une plus haute conscience de ses devoirs que l’homme de troupe. Mais le suicide des soldats est fréquent. En colonne, l’excès de fatigue, la marche, le soleil, l’exemple d’un camarade qui s’est tué ; et plus d’un se fait sauter la cervelle. J’en ai vu des exemples, en Afrique.

Une tristesse passa sur la face ardente du Père Desroques.

— C’est affreux, soupira une dame qui n’avait encore rien dit, Mme Le Martrois. — Elle n’avait d’yeux que pour son fils Gustave, grand garçon gauche et barbu, qui portait des lunettes.

— Cela vient, dit le général avec philosophie, de ce que l’équipement du soldat en campagne est trop lourd.

— À propos d’équipemens, reprit un vieux monsieur gras, rose, aux yeux et au sourire bienveillant. M. Dumaine, un rentier, c’est un spectacle inouï que la gare en ce moment. Je n’ai jamais vu autant de cantines et de bagages. Le personnel, insuffisant d’ailleurs, est affolé, les docks sont obstrués, et chaque jour la confusion s’accroît. Tout le monde commande. La compagnie, malgré son bon vouloir, ne sait plus à qui entendre.

— Avec une organisation pareille, expliqua Bersheim, rien d’étonnant.

Les régimens avaient, dès le début, rejoint pêle-mêle. Une masse flottante d’isolés s’était échelonnée sur le réseau. Au débarquement, faute de répartition prévue des troupes, le désordre avait commencé. Les trains s’entassaient. Les bagages restaient en souffrance. En même temps affluaient les envois de matériel et de vivres. Les agens de la compagnie passaient leur temps à faire le relevé des arrivages, à le transmettre à l’intedance, à l’artillerie, au génie, à l’arsenal ; séance tenante, il fallait livrer du café à l’un, des cartouches à l’autre, des farines à un troisième. Souvent les camions transportaient au loin des marchandises qui, mises à terre, étaient rechargées, reconduites aux wagons, réexpédiées au delà. Cependant, des quatre coins de la France, les trains arrivaient toujours. La compagnie avait fini par entasser les marchandises à même le quai.

Mme Le Martrois confia au Père Desroques qu’elle avait aperçu