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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/24

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REVUE DES DEUX MONDES.

expression ardente et tendue, dont la fierté frappa Du Breuil.

Elle saluait à droite et à gauche avec beaucoup de grâce. Au milieu d’un grand silence, elle s’éloigna, laissant tomber de temps à autre un mot, un signe de tête, un sourire.

Elle était passée, qu’il la voyait encore.

II

Le long de la double rampe de l’escalier d’honneur, les triples torchères jetaient une clarté vive. Il s’arrêta une seconde sur le palier, pour laisser prendre l’avance à la traîne d’une robe, sur laquelle il avait failli mettre le pied.

Dans la cour, il respira longuement. L’eau des bassins était noire. Au centre de l’un d’eux brillait une étoile. La vie confuse du parc, l’odeur de la terre et des arbres flottait à travers la nuit chaude. Les grandes fenêtres éclairées faisaient ressortir dans leurs niches la blancheur des statues qui ornaient les deux ailes du château. Des équipages attendaient. Il franchit la grille, passa devant le corps de garde et descendit l’avenue.

Cette solitude lui fut agréable. Il buvait l’air, il s’aperçut qu’il avait soif. Il fut alors étonné de se retrouver lui-même et rien que lui-même, comme si sa présence au palais et l’importance des événemens de la soirée lui eussent conféré un prestige fugitif, abdiqué en sortant. Il rentra dans sa personnalité précise et limitée, tramée par l’existence quotidienne, réglée par les habitudes. Le Du Breuil, qui venait de dîner à la table de Leurs Majestés, fut à nouveau l’homme qu’avaient réveillé le matin, dans son petit entresol de la rue de Bourgogne, le piaffement de Cydalise, sa jument d’armes, et le grommellement de son ordonnance, le brave Alsacien Frisch. Habillé en trois sauts, il avait été, d’un temps de galop, secouer au Bois la migraine d’une nuit blanche et le regret de cinquante louis, perdus au cercle. Il pensa que son cheval de dressage avait de fortes molettes, et que son bottier lui avait envoyé, pour la troisième fois, sa facture.

Il faillit dépasser la caserne sans la voir.

Le mouvement brusque du factionnaire, près de la porte d’entrée, le tira de sa rêverie. Il s’approcha, chercha la sonnette à travers Les barreaux. On entendit la clochette tinter, les dormeurs du poste grogner ; un pas lourd s’approcha. Un tour de clef. Silencieusement, la porte s’ouvrit :