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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/233

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secouait le joug, tant mieux pour Jean ; c’est lui qui serait affranchi. — Le don qu’il lui fait de toute sa vie ne se comprendrait que s’il l’aimait d’amour : mais, dans ce cas, il ne se sacrifierait qu’à de certaines conditions. Il se sacrifierait comme le font ceux qui « aiment », c’est-à-dire avec l’arrière-pensée de reprendre sa mise. S’il aimait Germaine d’amour, avec son cœur, mais avec sa chair aussi, il ne considérerait pas de cet air de douceur béate son manège avec Henri ; il ne l’enverrait pas chez ce jeune homme chargée de ses bénédictions ; il serait jaloux ; il lui ferait des scènes méritées ; il la garderait coûte que coûte, et serait malheureux comme les pierres : ce qu’il sera sans aucun doute après la réunion du dernier acte, puisque, là, il est amoureux. — Bref, l’abnégation de Jean paraît invraisemblable du moment qu’il n’aime-pas Germaine, et le paraîtrait plus encore s’il l’aimait. Voilà mon objection.

L’auteur répondrait probablement que, dans les trois premiers actes, Jean, par point d’honneur, pousse jusqu’à l’extravagance et au défi et pratique comme un sport la charité conjugale, estimant son effort d’autant plus « élégant » que sa femme en vaut moins la peine ; puis, qu’il se laisse prendre à ce jeu, et qu’il est puni de ce qu’il y eut d’orgueil et de dilettantisme dans son entreprise par une bonne et belle passion, « bonne et belle » impliquant ici toutes les souffrances et toutes les horreurs.

Et enfin, malgré ce qui peut agacer dans l’Enfant malade : manie du pardon, turlutaine du « droit au bonheur » (et je laisse certains défauts de composition dont je fais bon marché), il reste qu’un très curieux cas, un peu trop poussé dans l’abstrait, d’incompatibilité d’âmes dans le mariage ou, pour mieux dire, d’incompréhensibilité mutuelle y est fortement et minutieusement exposé par un observateur d’esprit philosophique, par un écrivain tendu, mais précis et brillant, et par un jeune misogyne très troublé par la femme comme tous les misogynes. Je sais de moins en moins ce qu’est une bonne pièce de théâtre, mais je sais encore ce qu’est une pièce intéressante. L’Enfant malade en est une.


JULES LEMAITRE.