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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/230

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Plus fort que le Jacques de Sand, comme vous voyez. Plus fort même que le digne mari d’Ellida (la Dame de mer), lequel se contente de rendre la liberté à sa femme et ne dissimule pas ce que cela lui coûte. Or, Ellida, dès qu’elle est libre, n’use de sa liberté que pour rester auprès de son mari. Pourquoi Germaine n’en fait-elle pas autant ? Au fond elle ne demanderait pas mieux. Mais que voulez-vous ? Jean lui laisse à peine le temps de parler ; il la « colle » tout le temps, avec une extrême douceur, mais avec une accablante prolixité, et avec un tel sentiment de sa supériorité intellectuelle et morale ! C’est cela qui exaspère la petite femme ; c’est cet orgueil et à la fois cette suante, ce flot mielleux d’évangélisme marital où elle se débat, les pattes prises comme une mouche dans du sirop… Et elle s’en va, malgré elle, doucement et inexorablement poussée vers son amant par la sainteté laïque de son mari, et accompagnée de ses bénédictions… La scène est originale et, je crois, la meilleure de l’ouvrage. Notre Jean y a une façon bien à lui d’être jeanjean.

Quelques mois après, Germaine a reconnu qu’elle s’était trompée en suivant Henri, et a même, naïvement, essayé de se tuer. D’autre partie philosophe Jean, dans sa solitude, n’a pu se passer de Germaine et s’est mis à l’aimer d’amour. — Là-dessus son ami Henri vient lui dire : « Jean, je te demande pardon. Je te remercie de ton sacrifice, qui a été inutile. Toi seul peux la rendre heureuse. Il le faut, car elle ne supporterait pas l’épreuve d’une nouvelle déception… Je te la confie. Adieu, mon ami. » — Puis Germaine paraît et tombe dans les bras de Jean. Il lui dit : « Oh ! comme tu as été malheureuse ! J’ai été bien coupable ! » Elle répond, clémente : « Il ne faut pas t’accuser, mon ami, ni moi ni personne, ni regretter ce qui est arrivé. Je ne serais pas sûre que tu m’aimes sans cela… Nous n’avons rien à nous reprocher l’un à l’autre, voilà la vérité. » Ainsi, elle a voulu se tuer, mais elle n’est pas changée : elle est toujours à gifler ; et cela est très bien vu. Elle dit à Jean : « Promets-moi de ne plus avoir de pensées que je ne partagerais pas, de ne plus lire tous ces livres que je ne puis pas comprendre, de ne plus recevoir tant d’amis qui ne seraient pas mes amis. » Et l’infortuné Jean, après avoir essayé quelques timides observations, répond : « Je tâcherai », et conclut : « Enfin, nous nous aimons déjà, ce sera notre force : peut-être un jour nous comprendrons-nous. »

Voilà la pièce. Ce n’est pas une pièce à thèse. Elle n’appartient pas à la récente série des drames féministes. La constitution actuelle du mariage, les droits respectifs de l’homme et de la femme n’y sont