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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/229

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préoccupations intellectuelles, et un certain tour d’esprit ironique qu’ils ont entre eux.

Il faut vous dire que Henri a fait jadis sa cour à Germaine ; ce qui n’a pas empêché le philosophe Jean de le garder dans son intimité. Henri, voyant la jeune femme inquiète, s’est déclaré de nouveau, sans que Jean, qui devine tout, paraisse s’en soucier autrement. Et la pauvre petite, croyant avoir enfin trouvé le grand amour qu’attendait sa niaiserie échauffée, pose à Henri ses conditions : il l’aimera assez pour aliéner sa liberté ; il lui obéira aveuglément ; il lui sacrifiera tout, même ses amitiés et ses « idées ». Le malheureux Henri consent à tout, rompt brutalement avec Georges et envoie promener Jean qui intervient. Mais Jean, ferme sur son programme : « Henri, tu aimes ma femme, dit-il avec suavité. Henri, tu es libre. Elle et toi vous êtes libres. Mais réfléchis encore. C’est une rude charge que tu prends là. Quand je l’aurai prévenue, elle pourra te suivre. Et vous vous justifierez, si vous pouvez, en étant heureux. »

Or, le lendemain, Germaine, qui avait promis à Henri d’aller le rejoindre, ne s’y sent plus aussi disposée. Elle lui écrit : « Je suis à vous ; mais, avant de nous engager, réfléchissons, éprouvons nos cœurs, etc. » Jean la surprend ; elle cache la lettre, puis la déchire. Et lui, toujours plus suave : « Pourquoi te cacher de moi, petite enfant ? Est-ce que je ne sais pas que cette lettre était destinée à Henri ?… Fais-moi la confidence de ta passion nouvelle. Je ne t’en détournerai point, je ne m’en offenserai pas ; je te conseillerai doucement… Pourquoi avoir inutilement abaissé Henri ? Et pourquoi le faire attendre en ce moment ? Tu lui as donc menti, à lui aussi ? Tu l’as abusé, trompé… déjà ?… Tu dis que tu vas le rejoindre ? C’est bien ta volonté ? A la bonne heure… Mais pourquoi te sauver si vite ? Du moment que tu sais ce que tu veux et pourquoi tu me quittes, rien ne presse plus. Je te laisse partir sans colère ; tu m’abandonnes sans regrets : il ne faut pas que notre adieu soit hâtif… Tu dis que nous divorcerons ? Oui, si tu l’exiges ; mais d’abord consulte Henri… Si tu es un jour dans l’affliction, sache que tu peux rentrer ici, qu’on ne te reprochera jamais rien, mais qu’on s’efforcera de te consoler, que l’on t’aimera davantage peut-être pour tes erreurs et tes faiblesses… Mais ne crois pas que je te souhaite des déceptions prochaines ; je voudrais au contraire que tu fusses heureuse et qu’à ton âme de petite enfant les grandes tristesses fussent épargnées : elle est si peu faite pour souffrir ! Puisse-t-il t’aimer comme le méritent ta grâce et ta fragilité ! Tout cela n’est pas de ta faute ! Adieu, petite enfant malade !… »