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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/22

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REVUE DES DEUX MONDES.

magnifique rentrée des troupes d’Italie, en août 1859, les rues où neigeaient des fleurs, les chevaux chargés de guirlandes, les baïonnettes piquées de bouquets, et derrière les trompettes, en avant des blessés, l’empereur Napoléon, seul, précédant l’armée. Il le revit place Vendôme, immobile sur son cheval alezan, l’épée à la main, le grand cordon rouge en sautoir. Il entendit le vivat formidable des tribunes, les cris, le délire de la foule… Puis, en juin 1867 (toujours des fêtes d’été, de grand soleil, d’azur), la revue à Longchamps : toute la Garde, des régimens venus des quatre coins de la France, cent mille soldats massés dans la plaine de Boulogne, avec l’immense fourmilière des spectateurs sur l’amphithéâtre de Suresnes. Dans le grand silence qui suivait les salves du Mont-Valérien, entre le Tsar et le roi de Prusse, l’Empereur s’avançait sur un pur-sang noir, étincelant de dorures. Le canon tonnait cent un coups. Une longue clameur montait dans le ciel bleu…

M. de Champreux, saluant ici, souriant là, se redressant plus loin de toute sa hauteur, s’approchait. Du Breuil lui demanda, avec une nuance d’ironie :

— Eh bien, mon oncle, que décide M. Favergues ? Faut-il boucler nos paquetages ?

Le chambellan posa un doigt sur sa bouche et leva les yeux au plafond. Un monde de secrets parut tenir dans son silence. Le sort de l’Europe était suspendu à ses lèvres. Du Breuil eut l’intuition de tout ce qui, depuis des années, s’était emmagasiné de petits et de grands mystères dans la cervelle officielle du vieux beau, depuis les plus graves on-dit politiques, jusqu’aux plus oiseux détails de garde-robe. M. de Champreux lui présenta la main, un savon blanc, avec des ongles si nets qu’on prétendait qu’il leur mettait, le soir, des étuis.

— Adieu, mon ami, si je ne te revois pas tout à l’heure.

Souple et ferme, il se glissa dans le salon voisin, en disant à M. Jousset-Gournal, qui le retenait :

— Attendez ! Sa Majesté l’Impératrice va tout à l’heure passer dans les salons.

Du Breuil sentit derrière lui le souffle de la nuit ; il s’appuya au montant d’une des hautes fenêtres et regarda le parc noir, le ciel étoilé. L’odeur pénétrante des parterres le ramena à sa sortie de table ; il avait alors respiré, longuement, ce parfum de l’ombre, délicate et mystérieuse comme une présence de femme. Il revit