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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/20

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REVUE DES DEUX MONDES.

La figure joufflue devint triste. Un silencieux reproche traversa les gros yeux humides.

Du Breuil, touché, revit les siens, enfermés dans leur château de la Creuse. Le mâle visage de son père, — un officier des premières guerres d’Afrique, retraité jeune comme chef d’escadrons, après avoir eu le bras droit fracassé par une balle kabyle, — le doux et profond visage de sa mère s’imposèrent à son souvenir. Ils devaient s’alarmer des nouvelles, là-bas, le père stoïque, la mère renfonçant ses larmes, tous deux muets, à leur habitude. Il savait tout ce que contenaient ces silences, entre deux êtres qui s’adoraient. Il se souvint de son frère cadet, lieutenant aux zouaves, victime de l’expédition du Mexique. Ses parens avaient beau n’en parler jamais, ils y pensaient sans cesse. S’il y avait la guerre, lui aussi pouvait disparaître…

Cette idée le frappa, pour la première fois, avec force. Saisissement brusque : la sensation du moment en fut coupée net. Les lustres, les girandoles, toutes les flammes vacillèrent noires, et lorsque au bout d’une seconde il revit les robes claires, les épaules nues, les uniformes, il crut, dépaysé, sortir d’un rêve. Il avait perdu la notion du temps : vertige, fatigue, ou simplement la chaleur de cette étouffante soirée ?… Il traversa les salons, machinalement. Judin causait avec une dame sans dents. Mme Langlade interrogeait au passage un ministre. Ils lui parurent à cent lieues.

Il se retrouva tout à coup derrière les grosses épaulettes de Jaillant et de Chenot. Ils masquaient en partie la porte ouverte à deux battans sur le salon des Vernet. On distinguait au-dessus de leurs têtes l’étincellement d’un lustre et le grand cadre doré de l’Orage sur mer.

Du Breuil se pencha ; il aperçut l’Empereur assis, qui adressait la parole à M. de Champreux. Le chambellan, incliné vers lui, hochait la tête avec respect. Un vague sourire passa et mourut sur la face éteinte de l’Empereur. Il se tourna lentement vers le groupe formé par l’Impératrice et le Prince Impérial. Autour d’eux faisaient cercle le comte Duclos, le général Frossard et deux dames du Palais. Du Breuil eut l’idée fugitive, irraisonnée, que le souverain se sentait seul. Son masque épaissi, empreint d’une taciturne résignation, s’enflait sous les yeux et s’abaissait aux coins de la bouche. Ses longs cheveux gris pendaient comme un stigmate de vieillesse ; le regard était las. Déjà Du Breuil, à