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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/18

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REVUE DES DEUX MONDES.

le fond était trouble. Il se l’avouait avec ennui. Franc, droit, léger, enfant à ses heures, heureux de vivre au jour le jour, il regardait l’amour comme une chose, ou très frivole, ou très sérieuse. Les Rose Noël lui faisaient l’effet de déjeuners de soleil : c’était charmant. Mais il pressentait bien que l’amour profond, qui pèse sur une destinée, n’avait rien de commun avec ces jolies rencontres où la femme, oiseau de passage, après la dernière becquetée de baisers, lustre ses plumes, et s’envole. Ce qui lui était à charge, dans sa liaison avec Mme de Guïonic, c’était de l’avoir trop longtemps aimée comme amie, sans oser s’avouer à quel point il la désirait. Le don généreux qu’elle avait fait d’elle-même était venu bien tard, suivi de regrets, sinon de remords. Serrer la main du comte, qu’il savait pourtant bien n’être mari d’Isaure que de nom, était, pour sa loyauté, un supplice. À trente-trois ans, il avait encore de ces scrupules, bien qu’il eût pas mal vécu et que les femmes l’eussent toujours gâté.

Il chassa cette pensée, qui l’eût conduit à d’autres, mélancoliques. Au fait, pourquoi ne pas souper avec Judin et leurs amis ? Il en fut tenté, mais en acceptant, il blesserait un de ses vieux camarades, car il avait prévenu, par un billet, le capitaine Lacoste, adjudant-major à l’escadron des lanciers de la Garde, cantonnés à Saint-Cloud. Un lit de camp devait l’attendre, dans la petite chambre blanchie à la chaux, au premier étage de la caserne, sous la rampe du château. Camarades d’enfance, séparés par la vie, ils avaient rarement l’occasion de se voir. Du Breuil avait saisi avec empressement ce moyen de passer ensemble quelques heures.

— Ah ! dit Judin, il faut que j’aille présenter mes hommages à la belle Mme Langlade. Venez donc !

Les diamans de la femme du sénateur, sur l’écrin de sa peau nue, scintillaient comme de grosses gouttes de rosée. Elle avait un front très haut, sous d’admirables cheveux cendrés ; et sa lèvre inférieure s’avançait un peu, pareille à une cerise fendue. Dès qu’elle reconnut les deux jeunes gens, elle leur asséna le bref regard dont elle évaluait la jeunesse d’une rivale ou la performance d’un pur-sang. Ce regard avait la prétention d’être infaillible, et il intimidait de grands personnages, tant l’aplomb réussit.

— Taisez-vous donc, Chartrain, disait-elle d’un ton péremptoire en refermant son éventail, d’un coup sec, sur les doigts d’un gros monsieur. 11 était ridiculement joufflu et béat, le cou pris