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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/169

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coûterait rien, s’ils étaient inédits, de jeter tous mes vers au feu. » Il ne les y jetait pas pourtant, et en secret, il continua longtemps de rimer : ce qu’il demandait à la poésie, il nous l’explique quand il nous explique pourquoi, à partir d’un certain âge, ses compositions sont, pour la plupart, amoureuses. « Chose tout d’abord incongrue et extravagante, mais, à la réflexion, logique. Rare est le sujet élevé, digne de la poésie philosophique ou politique, que je n’aie pas eu à traiter, tout de suite après mes vingt-cinq ans, en face de nombreux auditoires, avec toute la fougue que peut prêter à la parole la sincérité non équivoque des émotions. Mes opinions sur la religion, la morale, la patrie, la science, l’histoire, les arts, ce n’est pas dans mes poésies qu’il faut les chercher, après mon entrée dans la vie publique. Il n’y a dans mes vers que mes désirs, mes douleurs, les espérances, les peines de ma vie privée. » — La poésie politique, le mot y est, et ce mot classe M. Canovas comme poète ; c’est, jusque dans ses vers, un homme politique, et combien de ces morceaux sont inspirés d’incidens politiques : A propos du mariage de l’Infante Doña Maria de la Paz ; à la France, à propos de l’élévation au trône de la comtesse de Teba ; A Sa Majesté la Reine Doña Isabelle II, sur son voyage à Malaga ; Cierra España ! Chant de guerre, à l’occasion d’une insulte à notre drapeau ; Lors de la translation en Italie des cendres du roi Charles-Albert ; L’invasion piratesque de Cuba ; ne sont-ce pas encore « des opinions sur l’histoire et sur la patrie » ? n’est-ce pas, encore et toujours, de la politique ?

On tient là le trait essentiel de la figure littéraire de M. Canovas. Je ne dis pas comme orateur, — ce qui est évident par soi-même, — mais comme historien, comme philosophe, comme romancier et poète même, dès le début et jusqu’à la fin, il ne cesse pas d’être un homme politique. Historien ou philosophe, ce n’est pas un professeur qui enseigne l’histoire ou disserte de la philosophie : non ; il y a dans ses écrits quelque chose de moins et quelque chose de plus. Les savans de cabinet ont trop souvent le tort de faire fi des « politiciens », et ce serait à merveille si par « politiciens » ils n’entendaient sans exception tous ceux qui font la politique ; et, en revanche, les politiciens trop souvent se piquent d’ignorer ou plaisantent les savans de cabinet : c’est l’éternelle et stupide querelle de « la théorie » et de « la pratique ». La vérité est que la théorie ne saurait être sans la pratique, non plus que la pratique sans la théorie. La supériorité de M.