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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 143.djvu/112

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méticuleux toujours, fantasque aussi à certains momens : les amis qui s’occupaient de ses affaires avaient besoin de beaucoup de patience ; mais les libraires trouvaient leur compte avec lui, mieux que lui ; et personne en définitive n’avait à se plaindre. Comme les lubies même ont leur raison secrète, on peut se demander pourquoi Rousseau avait refusé, et cette pension qui lui avait été généreusement allouée par le roi d’Angleterre, et tant d’autres occasions de sortir de sa position gênée, qui lui avaient été offertes par la société d’alors, où Ton appréciait son mérite, où l’on se serait fait honneur de le mettre dans une situation aisée et libre, digne de son talent. A une autre époque, et dans un sentiment mystique qui était inconnu au XVIIIe siècle, saint François d’Assise avait aimé pour elle-même la divine Pauvreté ; Dante a célébré ce religieux amour, et les saintes pensées qu’il avait fait naître chez les disciples du grand enthousiaste italien :

La lor concordia, e i lor lieti sembianti,
Amore e maraviglia, e dolce sguardo,
Faceano esser cagion de’pensier santi.

Mais, je le répète, Rousseau était de race bourgeoise ; et son éducation genevoise et protestante ne l’avait point préparé à suivre le vol des rêves dans le bleu du ciel, à marier les idées chrétiennes avec les fantaisies d’une imagination poétique ; il n’était pas homme à imiter saint Alexis, ordonnant sa vie ici-bas comme si la vie éternelle avait seule une pleine réalité. Son obstination à rester pauvre avait des mobiles plus terre à terre.

Dès le premier jour où sa voix avait été écoutée, où il était sorti de son obscurité, il avait vanté l’innocence et la pauvreté des anciens âges, il avait parlé comme un censeur, un prêcheur, il avait opposé au luxe élégant de son siècle les mœurs austères et simples des vieilles républiques : le succès lui était venu de là. On l’avait pris au mot, et il avait adopté un rôle, qu’il lui fallait soutenir : ce qui ne lui était point difficile ; il sentait en lui-même la force nécessaire. Le vieux sang huguenot qui coulait dans ses veines, les habitudes laborieuses qui avaient été celles de ses pères et de ses aïeux pendant de longues générations, lui avaient laissé de l’endurance, une grande sobriété de goûts. La promenade était son seul plaisir véritable. Son ménage était celui d’un ouvrier ; il s’en contentait parfaitement.

Quand on est dur pour soi-même, on l’est volontiers aussi