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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/96

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vie publique ; même en pleine corruption, l’action de débauche resta une arme formidable, souvent employée pour réduire un adversaire au silence, mais qui souvent aussi mit à nu des tares qu’il était utile de ne point ignorer.

Nous aurons achevé de donner une idée de la législation sur les orateurs, quand nous aurons dit que leur éloquence même était surveillée. D’abord, comme on l’a vu par la formule de malédiction que prononçait le héraut au commencement de chaque séance, certains sujets leur étaient interdits : telle était toute proposition tendant au rétablissement du régime tyrannique. La formule prévoyait aussi le cas de trahison, le discours de l’orateur payé pour nuire à son pays ; et, sur ce politicien néfaste, elle appelait la colère des dieux. A côté de ces anathèmes, il y avait des prescriptions légales qui réglaient la façon de se conduire dans l’assemblée, les bienséances qu’on y devait observer : défense, à la tribune, de s’écarter de la question, ou d’y revenir après l’avoir traitée, ou de toucher à plusieurs questions à la fois ; défense d’injurier ses adversaires, même de les interrompre ; défense de parler de sa place sur un sujet quelconque pendant la lecture de l’ordre du jour ; défense d’exercer aucune pression sur le président, par intimidation ou par voie de fait. Chacun de ces délits était puni d’une amende, ou, quand les choses avaient passé la mesure, le coupable était déféré au conseil des Cinq-Cents ou à l’assemblée suivante, qui décidait des poursuites contre lui.

On est frappé du contraste que révèlent les témoignages entre cette réglementation minutieuse et la réalité. En fait, les assemblées, à Athènes, étaient tumultueuses, et il s’y produisait des scènes d’une incroyable violence. On y voyait des orateurs lever la main sur le président ; un jour que Socrate dirigeait les débats, il fut, comme on sait, en butte aux invectives et aux menaces de tout un parti, parce qu’il refusait de mettre en délibération une mesure qu’il jugeait inique. Des oppositions se formaient au cours de la séance, tapageuses et irréductibles ; c’étaient tantôt les gens de la ville, tantôt les campagnards qui faisaient obstruction, et leur mécontentement se traduisait par des vociférations qui rendaient la tribune impraticable. On ne pouvait essayer de dominer ces cris en gardant le calme maintien jadis en usage ; la turbulence de l’auditoire entraîna celle des orateurs, et de là ces gestes véhémens dont nous parlent les écrivains anciens, ces manteaux entr’ouverts ou même jetés bas pour laisser aux bras toute leur