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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/91

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foulé pour être animés du plus pur esprit républicain. Tout en ressentant de l’éloignement pour leur personne et pour les louches menées dont ils vivaient, on tolérait leurs accusations incessantes et même, à l’occasion, on les approuvait. Les gens éclairés en avaient horreur. « Quand cesserons-nous, s’écrie Isocrate, de regarder les dénonciateurs comme les seuls amis du peuple, et comme ses ennemis, les modérés et les sages ? » Démosthène nous a laissé une peinture saisissante du délateur qui « paraît sur l’agora comme une vipère ou un scorpion, le dard dressé, et qui, allant de-ci de-là, cherche des yeux sur qui déchaîner le malheur, qui calomnier, qui poursuivre, qui terroriser pour en extorquer de l’argent. » Le sycophante, ajoute-t-il, est par nature un solitaire « qu’on ne voit jamais dans aucune réunion, ni chez les barbiers ni chez les parfumeurs, ni nulle part où l’on se groupe et où l’on cause. Farouche et insociable, n’ayant de commerce avec personne, il ne connaît ni l’amitié ni la bienveillance ni rien de ce qu’aiment et pratiquent les honnêtes gens. » En fait, ces surveillans jaloux de la légalité rendaient la république peu habitable. C’est, selon Aristote, un grand péril pour une démocratie que les dénonciations continuelles, car elles amènent les riches à se coaliser, malgré les divergences de vues ou d’intérêts qui les séparent ; la crainte commune les rapproche ; et ce rapprochement produit un changement de régime.

Si les Athéniens ne connurent pas cette extrémité, ou si les réactions, chez eux, furent passagères, il faut l’attribuer à leur prédilection ancienne et naturelle pour la forme démocratique. Il n’en est pas moins vrai qu’à deux reprises, comme le rappelle un client de Lysias, les attaques des sycophantes contre les riches précipitèrent Athènes dans l’oligarchie, en 411, par le triomphe éphémère des Quatre-Cents et en 404, par la courte, mais odieuse tyrannie des Trente. Bientôt, par une progression inévitable, la classe moyenne elle-même ne fut point épargnée, cette classe dans laquelle un personnage d’Euripide voit le plus solide rempart de l’Etat, parce qu’elle respecte, quel qu’il soit, l’ordre de choses établi. Vers la fin du IVe siècle, les délateurs étaient les maîtres de la cité : nous en avons la preuve dans le plaidoyer de Démosthène contre Aristogiton ; nul ne pouvait se dire à l’abri de leurs atteintes ; il fallut, pour les réduire, la ruine de la patrie.

J’ai dit que les orateurs étaient aisément confondus avec eux ; ce qui y aidait, c’est qu’ils se traitaient eux-mêmes de