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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/841

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l’impossibilité constatée d’organiser l’expédition d’Angleterre ; c’était le sentiment qu’en restant à Paris il s’usait inutilement, qu’un coup d’État était prématuré, et qu’il faudrait, pour le porter au pouvoir, à la fois des nécessités plus urgentes et un prestige plus puissant. « Le peuple de Paris, toujours léger et frivole, dit déjà de lui : — Que fait-il ici ? » écrivait Sandoz, l’envoyé prussien, en février 1798. Et Mallet du Pan : « Ce Scaramouche à tête sulfureuse n’a eu qu’un succès de curiosité… C’est un homme fini… décidément fini. » Bonaparte en eut le sentiment : « Si je reste longtemps sans rien faire, Je suis perdu… Le peuple se porterait avec autant d’empressement au-devant de moi, si j’allais à l’échafaud… Il faut aller en Orient. Toutes les grandes gloires viennent de là. » Conquérant de l’Egypte, il marcherait sur les Indes ou reviendrait, par Constantinople, écraser la maison d’Autriche, après avoir brisé la puissance anglaise ! En tout cas, il laisserait le Directoire sombrer dans la banqueroute. L’Europe se coaliserait. Il reparaîtrait alors, éclairé d’une gloire nouvelle, d’une gloire intacte, réparateur des désastres, sauveur de la patrie.

Il proposa l’expédition au Directoire, le 23 février. Le 5 mars, les Directeurs l’avaient approuvée. Ce dessein flattait à la fois, dans leurs arrière-pensées et dans leurs chimères, ces politiques retors, aux vues troubles, aux imaginations gigantesques. Aucune objection : ni les risques de la mer, ni l’inconnu de la terre lointaine, du désert, du soleil meurtrier ; ni les ressources de la république, le meilleur de la flotte, quarante mille hommes de troupes éprouvées, l’élite des officiers, livrés aux hasards, ne tinrent devant la chance, si incertaine qu’elle fût, de conquérir un empire où les Romains avaient fait la loi, d’étonner le monde, de confondre les Anglais, surtout devant la certitude de se débarrasser de Bonaparte, de « sa renommée importune », et de son cortège gênant de guerriers, de « cette superfétation militaire d’hommes hardis, entreprenans et aguerris, tout à fait dangereuse pour la France, qui, dans ce moment, refluait en toutes les armées [1]… » Les instructions du Directoire, datées du 12 avril, portaient que Bonaparte devait s’emparer de Malte, « chasser les Anglais de toutes les possessions de l’Orient où il pourrait arriver, détruire leurs comptoirs dans la Mer-Rouge, faire couper l’isthme de Suez, assurer la libre et entière possession de la Mer-Rouge à la République,

  1. Mémoires de Barras, t. III. p. 162 et suiv. — Cf. La Revellière, t. II, p. 342-6 ; t. III. pp. 119, 123. — Thibaudeau, t. II, p. 343. — Talleyrand, t. Ier, p. 262-3.