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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/584

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beauté surnaturelle se changèrent en lieux revêches et déserts. Cette seconde métamorphose est dépeinte dans Éléonora avec autant de poésie que la première : « Les fleurs étoilées s’abîmèrent dans le tronc des arbres et ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s’affaiblirent ; et un à un dépérirent les asphodèles d’un rouge de rubis, et à leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes de rosée. Et la Vie s’éloigna de nos sentiers ; car le grand flamant n’étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s’envola tristement de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d’argent et d’or s’enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l’extrémité inférieure de notre domaine, et n’embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe d’Eole et que tout ce qui n’était pas la voix d’Eléonora, mourut peu à peu en murmures qui allaient s’affaiblissant graduellement, jusqu’à ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s’éleva, et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs anciennes ténèbres, retomba dans les régions d’Hespérus et emporta loin de la Vallée du Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence ».

Poe tomba dangereusement malade après l’enterrement et fut longtemps à se remettre. Mrs Shew rapporte qu’à force de privations héroïques, à force d’avoir eu faim et froid pour pouvoir acheter à Virginie des remèdes ou des alimens, il en était arrivé à un état d’épuisement qui faillit le mettre au tombeau. Il guérit cependant, mais ce fut pour son malheur, et il ne le savait que trop ; on le surprenait, dans les bois du voisinage, assis à l’écart et « murmurant son désir de mourir ». Jamais, du moins, la crainte d’être abandonné par la tante Clemm n’effleura son esprit. C’est dans ce crépuscule de sa vie qu’il composa le sonnet dédié A ma mère, digne pendant à la lettre de Mme Clemm qu’on a lue tout à l’heure :

« Parce que je sens que là-haut dans les cieux les Anges, quand ils se parlent doucement à l’oreille, ne trouvent pas parmi leurs termes brûlans d’amour d’expression plus fervente que celle de Mère,