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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/572

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le public le vague souvenir qu’on a été mêlé à de vilaines affaires, et cette impression était entretenue avec soin par les ennemis du poète.

Edgar Poe, hélas ! prêtait aussi le flanc aux reproches de charlatanisme qu’il adressait à ses confrères. Il ne le cédait à personne, de la baie de Delaware au Mississipi, pour la science de la réclame, et, si sa probité lui interdisait les moyens déshonnêtes, sa vanité d’auteur lui conseillait les moyens ingénieux. On dirait vraiment qu’à force de s’entendre dire que Blackwood était un « morceau capital », il en était venu à penser qu’il y avait du bon dans les conseils de M. Blackwood à miss Zénobie, puisqu’il les suivit à la lettre ; c’est à croire qu’il s’y était moqué de lui-même. Lui aussi, il eut sa petite provision de citations en toutes langues, les langues qu’il savait et celles qu’il ne savait pas, et il les plaça et replaça « adroitement », avec un mépris superbe de la prosodie, de la syntaxe et du reste. Il faisait dire à Voltaire : — « Les Grecs font paraître ses acteurs… le visage convert d’un masque… », et à Boileau : « Le plus fou souvent est le plus satisfait. » Il copia effrontément les notes des savans européens, transcrivant ingénument les fautes d’impression et prenant le Pirée pour un homme. Il attribua Œdipe à Colone à Eschyle, et mit Ver-Vert et le Belphégor de Machiavel parmi les livres ténébreux qui contribuaient à troubler la raison de Roderick Usher. Il poussa la confiance en l’ineptie de ses compatriotes jusqu’à se pourvoir d’une discussion savantissime, prise je ne sais où, sur le sens d’un texte hébreu dont il aurait été bien en peine de déchiffrer une lettre. Il était très fier de sa « polémique » à propos d’Isaïe et d’Ezéchiel, et il est de fait qu’elle lui a rendu de bons et loyaux services : il l’a reproduite à satiété.

C’était par trop de sans-gêne avec des lecteurs qui se formaient rapidement sous l’influence des Longfcllow, des Emerson et des Hawthorne. On s’avertissait entre éditeurs de se défier de la science de M. Poe : « — Il fait des citations de l’allemand, mais il n’en sait pas un mot… Quant à son grec, vous saurez à quoi vous en tenir pour peu que vous y mettiez le nez… » Les revues ne lui en demandaient pas moins des articles de critique ; on l’y poussait, on l’y cantonnait, car ses éreintemens faisaient monter le tirage. Et Poe leur en fournissait avec sécurité ; il ne songeait pas que tout se découvrirait un jour, que bien des choses se découvraient déjà, et que son érudition de carnaval