Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/567

Cette page n’a pas encore été corrigée


saisir, sur les défauts de ses concitoyens, ou, mieux encore, sur « les affectations ridicules et les extravagances de la littérature anglaise du jour. » M. Poe, ajoutait le correspondant, n’aurait qu’à vouloir ; il est plein d’humour, ainsi qu’en témoigne son Blackwood, un morceau « capital, » et que « tout le monde a compris [1]. »

Blackwood [2], ce chef-d’œuvre d’un Poe humoriste resté inconnu en France, était une grosse bouffonnerie dans le genre satirique préconisé par les amis de l’auteur. Celui-ci y avait soulagé son cœur de l’amertume dont l’emplissaient les opinions esthétiques et littéraires de ses concitoyens. Son héroïne, miss Zénobie, bas-bleu de son métier, va demandera M. Blackwood, directeur du magazine du même nom, le secret du succès prodigieux de sa publication. M. Blackwood lui livre généreusement sa recette. « — La grande affaire pour nos collaborateurs, lui dit-il, c’est d’avoir des sensations à raconter. Les sensations, voyez-vous, il n’y a que ça. Si jamais vous êtes noyée ou pendue, et que vous puissiez prendre des notes, ça vaudra dix guinées la feuille. Tenez : nous avons eu l’Expérimentateur malgré lui, — c’est l’histoire d’un monsieur cuit au four, — sorti vivant ; il se porte très bien, — ça vous a en un succès ! Et le Mort vivant ! Ce sont les sensations d’un monsieur enterré vif. Vous auriez juré que l’auteur avait passé sa vie dans un cercueil. Je vous citerai encore, parmi les bons modèles, les Confessions d’un mangeur d’opium. On a fait courir le bruit que c’était de Coleridge. Allons donc ! C’est de mon singe Juniper — je lui avais fait avaler un bon grog, chaud et sans sucre. — Voulez-vous que je lâche mes chiens ? Ce serait le plus simple. Ils vous auront avalée en cinq minutes, montre en main. Pensez donc ! quelles sensations ! — Tom ! ici, Tom ! lâchez-les, Dick ! » Miss Zénobie. à son grand regret, n’avait pas le temps d’être mangée, même en cinq minutes. M. Blackwood se dispense de lâcher Tom, mais il donne à la bonne demoiselle une excellente leçon de style : « — Il y a beaucoup de manières d’écrire, lui disait-il judicieusement. Nous avons le ton didactique, le ton enthousiaste, le ton naturel, — fini, tout ça, usé jusqu’à la corde. Dans ces derniers temps, nous avons eu le style abrégé, qui a très bien pris. Jamais de virgules — Trois mots — Un point

  1. The Century, loc. cit.
  2. Voici le titre complet : How to write a Blackwood article. — A predicament. Miss Zenobia’s Blackwood article.