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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/559

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tendresse et de dévouement. Leur haine impie de la vie n’ose plus s’affirmer ; elle prend honte d’elle-même en face de vaillances si humbles et si hautes. Si Poe a pu ne pas mourir avant quarante ans et donner ce qu’il a donné, s’il a eu, malgré tout, ses heures de paix et de bonheur, il l’a dû à sa rencontre avec une de ces admirables créatures qui ne se connaissent d’autre raison d’être que d’aider et de consoler les malheureux.

C’était une grande femme un peu hommasse, décemment et pauvrement vêtue de noir, une de ces personnes qui ont l’air de ne jamais porter que de vieilles robes. Elle se nommait Mme Clemm, et était tante d’Edgar Poe du côté paternel. Son mari l’avait laissée veuve sans un sol et avec une fille à élever. Au temps où son neveu n’était aussi qu’un meurt-de-faim, frappant inutilement aux portes des éditeurs, ils s’étaient rencontrés et avaient associé leur misère. Ils ne se séparèrent plus. Poe finit par épouser sa cousine, la frêle Virginie, qui pouvait encore moins que lui se passer de Mme Clemm. Tous deux avaient besoin d’elle pour manger, pour penser, pour être contens, et surtout pour souffrir et pleurer. La tante Clemm était bonne à tout faire, commissionnaire, garde-malade, confidente littéraire, et ministre des finances, ce qui n’était pas la partie la plus facile ou la plus gaie de son métier de terre-neuve. Infatigable sous ses cheveux blancs, elle entretenait dans le petit ménage une propreté reluisante et trouvait le moyen de faire un salon de poète avec quatre chaises, une étagère et quelques nattes. Son industrie prolongeait les jours d’un gilet ou d’une culotte au-delà de toute vraisemblance et leur donnait un certain air qui les faisait remarquer dans le monde ; on ne se serait jamais douté, à les voir, qu’ils avaient tant battu les murailles, et quelles murailles ! Elle restait assise à côté de Poe pendant qu’il travaillait, lui chauffant du café et écoutant ses systèmes de philosophie, passant les nuits, quitte à dodeliner de la tête, à le défendre contre la peur des ténèbres, qu’il croyait peuplées de mauvais esprits. Elle le soignait comme un petit enfant lorsqu’il rentrait ivre, le grondait après, mais n’admettait jamais, vis-à-vis de personne, dût-elle nier la lumière du soleil, que son « Eddie », cet être « généreux, affectueux et noble » (les italiques sont d’elle) put avoir un tort quelconque en quoi que ce fût : il n’avait que des malheurs.

Et tout cela n’est rien encore auprès de l’inspiration qui lui avait fait écarter des lèvres de Poe le calice de l’écrivain pauvre qui ne réussit pas. Elle lui évita, autant que faire se put, les courses