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la presse et dans les préoccupations du public et du pouvoir.

Rien là qui puisse surprendre ; il ne faudrait pas s’étonner si ce pays, habitué à voir toute initiative descendre d’en haut, rejoignait ou dépassait, un jour, les États les plus démocratiques de l’Europe, dans les voies aventureuses du socialisme d’État. De par son principe, le gouvernement autocratique sera porté à s’arroger la tutelle des ouvriers. La simplicité de la machine législative, dont aucun rouage parlementaire ne complique ou ne retarde la marche, lui rend bien plus facile toute législation ouvrière. L’idée de l’État-providence peut aisément sortir de la notion russe de gouvernement patriarcal : l’obstacle n’est ni dans les traditions, ni dans les mœurs, ni dans les idées ; — les lois agraires de l’émancipation ont montré tout ce que l’autocratie pouvait oser ; — l’obstacle est surtout d’ordre matériel : il est dans la grandeur territoriale de l’État, dans l’insuffisance de ses moyens d’action et de contrôle, dans la modicité relative de ses ressources.


IV

Quels que soient les développemens futurs de sa législation sociale, et si grand que semble le désir du pouvoir de prévenir l’apparition d’un prolétariat industriel, ni lois ni oukazes ne sauraient longtemps retarder la transformation du moujik de fabrique en ouvrier européen, en ouvrier moderne. Malgré les liens du mir et la chaîne des communautés de village, cette transformation va déjà s’opérant, sous nos yeux, à travers différentes phases successives. On peut prévoir que, dans la région industrielle de Moscou, elle sera sans doute achevée avant le milieu du XXe siècle.

Les industries les plus avancées sont celles où l’ouvrier paysan tend, le plus vite, à devenir purement ouvrier. Ainsi va se formant, dans les filatures moscovites, une classe d’ouvriers analogue, par le genre de vie, par les habitudes, par la spécialisation industrielle, si ce n’est encore par les idées et par les aspirations, à nos ouvriers d’Occident. La grande industrie se forge, peu à peu, à près d’un siècle de distance, les mêmes outils vivans, les mêmes organes ouvriers, que dans notre vieille Europe. Cela est une des suites inévitables de l’évolution sociale. L’immense Russie ne saurait devenir un État industriel sans voir grandir, chez elle, des classes industrielles et des populations urbaines, imbues d’un esprit nouveau. A prétendre l’empêcher, la toute-puissance du