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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/478

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point. Il se presse si peu que, dans tout autre pays que le sien, on aurait peine à vivre pendant si longtemps dans l’obscurité et dans l’ignorance dont s’accommodent ses sujets. A dire vrai, ils commencent à montrer quelque nervosité, et déjà, dans le Reichstag lui-même, par la bouche de M. Richter, puis dans les journaux, surtout dans ceux des États du centre et du sud, des critiques et des plaintes se sont produites. On se demande où on est, on se demande où on va. Mais il s’en faut de beaucoup que l’opinion montre les exigences qu’elle aurait sans doute partout ailleurs, et, au prix de quelques grondemens de mauvaise humeur qui se font entendre tantôt sur un point, tantôt sur un autre, l’Allemagne assiste avec une remarquable patience à l’évolution politique où il a plu à l’empereur de l’engager. Il y a toutefois dans les esprits un peu d’inquiétude, mêlée à quelque étonnement, et il serait difficile de ne pas éprouver ce sentiment à voir l’extrême mobilité à laquelle sont soumis les hommes et les choses dans un pays où on s’était habitué, au contraire, à la durée et presque à la pérennité des uns et des autres. L’empereur Guillaume, depuis qu’il est monté sur le trône, a fait une étrange consommation de ministres, et ce n’est guère qu’en France qu’on pourrait trouver l’exemple d’une aussi prodigieuse instabilité : à lui seul, il a les caprices de tout un parlement. Et nous ne parlons pas seulement des ministres de second ordre. Guillaume vise volontiers à la tête ; c’est elle qu’il frappe et qu’il change : après le prince de Bismarck, le général de Caprivi ; après le général de Caprivi, le prince de Hohenlohe ; et déjà ce troisième chancelier du nouveau règne paraît menacé et condamné. Tout le monde s’attend à ce qu’il soit bientôt remplacé ; seulement, on ne sait pas encore par qui. Plusieurs noms ont été prononcés, et les imaginations se donnent carrière. Quanta l’empereur, après avoir tout ébranlé, après avoir changé de-ci et de-là quelques-unes des pièces maîtresses de son édifice gouvernemental, il part pour les mers du Nord, emportant vers les brumes norvégiennes son plan secret qui n’est peut-être pas encore tout à fait formé, et sur lequel il a besoin de méditer encore avant de l’accomplir dans toutes ses parties. On ne lui reprochera pas de ne pas prendre le temps de la réflexion. Quant aux commentaires auxquels reste exposée son œuvre incomplète et boiteuse, il ne paraît s’en préoccuper en aucune manière. Il est, il se sent le maître, et il le montre bien.

Plusieurs ministres ont déjà été remplacés : il est vrai qu’un d’entre eux, M. de Stephan, ministre des postes, était mort. Toute la singularité du changement est dans le choix de son successeur. L’empereur a jugé