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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/469

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les Turcs seraient, incontestablement, les plus civilisés des hommes. Un partisan de l’émancipation des femmes, de son côté, a déclaré que le degré de la civilisation devait se mesurer d’après la condition des femmes chez les divers peuples. Encore était-ce une opinion plus sérieuse que celle qui consiste à identifier la civilisation avec la moralité : car, à l’entendre ainsi, les mers du Sud sont peuplées de sauvages infiniment plus civilisés que l’aristocratie parisienne. Mieux vaut ne pas essayer de définir de trop près la civilisation, et la concevoir simplement comme l’ensemble de ce qu’un peuple sait et de ce qu’il peut. »

Mais il résulte de cette définition même que la civilisation n’a point pour conséquence nécessaire un surcroît de bonheur. Elle suppose au contraire (un surcroît de travail, un surcroît de besoins, et une telle division du travail et des besoins que, pour qu’un peuple s’élève en civilisation, il est indispensable que l’inégalité grandisse entre ses membres. Chaque invention nouvelle, en enrichissant les uns, a pour effet d’appauvrir les autres : et il y a en outre un conflit permanent entre la civilisation individuelle et la civilisation nationale, de même qu’entre la civilisation nationale et la civilisation universelle.

Voici maintenant l’humanité. « Tandis que l’Asie et les autres parties du monde sont foncièrement inhumaines, barbares, ou au besoin bestiales, et le resteraient à jamais sans le secours de l’Europe, l’Europe, elle, est humaine. Non pas depuis toujours. Elle a eu, elle aussi, un temps de barbarie. Mais un moment est venu, — est-ce depuis la Révolution française, ou plus tôt déjà ? c’est ce que je n’ai pu arriver à savoir, — un moment est venu où elle s’est aperçue qu’il était bon d’être humaine, en suite de quoi elle l’est devenue. L’humanité consiste à avoir des égards pour les hommes, et son principe est résumé dans cette phrase : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. »

L’auteur ajoute qu’il ne dira rien de la contre-partie positive de ce précepte de l’humanité, s’étant aperçu que cette contre-partie avait été complètement négligée dans le développement qu’avait pris en Europe l’idée de l’humanité. « Les sentimens humanitaires positifs, dit-il, ceux qui consistent à « faire à autrui ce qu’on voudrait qu’il nous fit », n’ont guère progressé avec la civilisation. Le devoir de la compassion et celui de l’aumône, en particulier, sont même tombés fort au-dessous de l’importance qu’ils avaient autrefois : mais il est juste de reconnaître que la technique de la bienfaisance a fait, en revanche, des progrès très sérieux. »