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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/467

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L’auteur du livre s’appelle, en effet, Méhémet Emin Efendi ; et bien qu’il fasse précéder son nom du titre de doctor, bien qu’il écrive l’allemand avec une facilité — sinon une élégance — tout à fait suffisante, bien qu’il paraisse même très au courant de la littérature allemande de ces dernières années, on devine aussitôt que l’Allemagne n’est pour lui qu’une patrie d’occasion. Turc ou Égyptien, c’est à coup sûr un musulman, et aussi pénétré de l’excellence de sa religion que passionnément dévoué aux intérêts de ses coreligionnaires. Peut-être même la « psychologie » n’est-elle pour lui qu’un moyen, et le but de son livre est-il tout « politique » ; car plus d’un passage insinué çà et là nous invite expressément à juger d’une façon moins sévère la conduite des Turcs à l’égard des Grecs et des Arméniens. Mais la portée de ses observations psychologiques n’en est pas diminuée, ou plutôt l’intérêt qui leur vient du caractère particulier de l’observateur. Ce sont bien toujours les vues d’un Oriental sur notre civilisation de l’Occident, quelque chose comme des Lettres Persanes écrites à notre usage par un vrai Persan.

Et quand j’ai dit tout à l’heure que ces réflexions du docteur Méhémet Efendi n’avaient rien de bien nouveau, je ne pensais qu’à leur caractère général, et à la conclusion philosophique où elles aboutissaient. Mais pris dans le détail, le petit livre de l’écrivain musulman est au contraire d’un intérêt très réel. Désordonné, diffus, plein de digressions et de répétitions inutiles, — si mal composé qu’à ce seul signe on reconnaîtrait déjà un esprit foncièrement ignorant de nos traditions littéraires classiques, — il atteste chez son auteur deux qualités précieuses, et dont l’union chez lui est d’autant plus remarquable qu’on a moins l’habitude de les trouver réunies : une passion très ardente et l’ironie la plus aiguisée.

Qu’il fasse de la « psychologie » ou de la « politique », sa passion est toujours en éveil. On sent que notre scepticisme ne l’a pas atteint. Rien ne lui est indifférent, et les petits et les grands côtés des choses l’émeuvent également. Il ne peut citer la plus mince anecdote sans frémir de colère ou d’admiration. Notre civilisation l’exaspère d’ensemble et dans le détail ; il en hait les racines, le tronc, et jusqu’aux rameaux les plus insignifians. Et si parfois cette passion lui fait perdre de vue le fil de sa pensée, c’est elle d’autre part qui, en nous intéressant à lui, nous encourage à le suivre dans les innombrables détours de son raisonnement. Nous avons l’impression que chacune de ses idées lui vient droit du cœur, et ainsi les plus banales nous séduisent encore, par un mélange de franchise et d’ingénuité. Telles, sans doute, durent