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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/456

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nous renseigner sur la valeur des tentatives nouvelles, et ici encore c’est le passé qui est l’ouvrier de l’avenir. Le poète d’aujourd’hui est l’héritier de trente générations de poètes : c’est assez dire qu’il ne peut disposer à son gré de richesses qu’il n’a pas créées : il n’est pas maître chez lui. Pour avoir chance de succès, les modifications qu’on apportera au vers français devront être très restreintes. D’autre part, notre versification doit se modifier sous peine de devenir une chose morte. Nous voudrions justement rechercher, parmi les nouveautés qu’on nous propose de tous côtés, sans choix, sans méthode et sans ordre, celles qu’il serait possible d’accueillir sans danger pour le système traditionnel auquel il ne saurait être question de renoncer.

Et d’abord, sans porter atteinte aux principes qui régissent le rythme et la rime, dans le cadre même des règles jusqu’ici admises, il y aurait lieu de se livrer à un important travail sur les mots pour en mesurer les syllabes et en éprouver le son. C’est pour l’oreille que les vers sont faits ; c’est la prononciation qui doit en décider ; mais il arrive qu’on n’y tienne pas compte de la prononciation véritable, actuellement en usage. Dans la préface qu’il a mise en tête du traité de M. Tobler sur le vers français, M. Gaston Paris écrivait : « Le plus grand malheur de notre versification est d’avoir conservé la mesure des syllabes et les conditions de leur homophonie, telles que les avait établies le XVIe siècle d’accord avec la prononciation réelle d’alors : la prononciation a changé et les règles qui l’avaient pour base ont été servilement maintenues, en sorte que nos vers sont incompréhensibles dans leur rythme et leur rime, non seulement à l’immense majorité de ceux qui les entendent ou les Usent, mais encore, si on va bien au fond des choses, à ceux mêmes qui les font. » C’est ainsi que la mesure des mots continuant d’être fixée par une prosodie surannée, les hémistiches ne sont complets que sur le papier. Et c’est ainsi que les rimes étant déterminées par une orthographe qui n’est pas conforme à la prononciation, tantôt les poètes se privent de rimes excellentes et tantôt ils continuent à faire rimer des mots qui ne forment même pas assonance. Du jour où le rythme marquerait effectivement des groupes de syllabes réelles, où la rime unirait des syllabes vraiment pareilles, la versification aurait fait un progrès notable. Comment se fait-il que les remarques de M. Paris, après douze ans, soient restées justes, mais vaines, et que son appel n’ait pas été entendu ? Comment se fait-il que le travail dont il traçait le programme n’ait tenté aucun des novateurs ? Sans doute il faudrait pour le mener à bien des connaissances