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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/450

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nous préparer à affronter les luttes économiques à venir avec des combattans dégénérés. L’impression des conseils de révision n’est pas douteuse : nous avons moins de résistance que naguère.

Nous sommes plus gâtés aussi ; nos jeunes gens sont mis en goût par les progrès de bien-être qui leur sont révélés dans le va-et-vient de la ville à la caserne et par les journaux ; chacun en veut sa part, et s’il ne l’a pas, se trouve à plaindre ; ces plaintes jadis sans écho mouraient d’elles-mêmes ; aujourd’hui elles se répercutent, et à côté de ceux qui les comprennent, il y a ceux qui, faute de mieux, font profession de les recueillir et les cultivent. Toutes nos misères ainsi seront avivées par l’absence de résignation, par la fièvre, le mécontentement, l’instabilité, les coups de tête : ainsi s’expliquent déjà certaines élections municipales ou autres, véritable expression de lassitude et du besoin d’un soulagement. Le bien-être est plus accessible mais les hommes ne sont pas heureux ; celles des familles qui sont encore restées nombreuses se désorganisent ; la concurrence éparpille les membres du foyer, les oppose parfois les uns aux autres ; elle déchaîne les forces brutales de l’humanité ; elle va jusqu’à mettre en conflit l’homme et la femme, le père et l’enfant, rivaux dans l’usine, l’un faisant baisser le salaire de l’autre ; elle substitue l’antagonisme à l’union.

Mais, dira-t-on, les mécontens émigreront, et leur départ compensera l’exode de nos capitaux ; et en effet certains peuples font tous leurs efforts pour attirer nos ouvriers, mais cette émigration nous affaiblira dans la même proportion qu’elle fortifiera nos rivaux ; bien plus, elle finira par nous isoler le jour où ces derniers, pouvant se suffire à eux-mêmes, ne voudront plus recevoir ce que certains d’entre eux appellent déjà l’écume, le rebut de l’Europe. Alors les mondes nouveaux redoutant la contagion de nos mécontentemens resserreront encore plus étroitement leur cercle et nous fermeront leurs portes, non seulement dans un intérêt économique, mais dans un intérêt politique, un intérêt de conservation.

Que faire donc, si nous ne pouvons gagner notre vie ni en France ni au loin ? Quel avenir attend nos enfans, nos ouvriers ? Que deviendra la foule des malheureux cherchant du travail ou des places, dans nos campagnes et dans nos villes, si la loi du plus fort règle le développement du monde et nous empêche de rien