Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/359

Cette page n’a pas encore été corrigée


courage, mais il devait entendre trop souvent, trop longtemps, le même conseil. Il lui en sourdit au cœur une grande amertume contre son pays, qui s’obstinait à le croire fourvoyé dans la poésie.

Sa physionomie parlait pourtant pour lui. De l’avis unanime, elle était criante de génie, et, qui plus est, du génie à la mode depuis Manfred et Lara, Edgar Poe y aidait par des collets et des cravates « à la Byron », des attitudes d’homme fatal et de longs regards perçans qui magnétisaient les femmes, mais il n’aurait pas eu besoin de ces singeries. La nature s’était chargée de le grimer pour son rôle de poète romantique en lui mettant une bouche douloureuse et des yeux de fou, sombres et étincelans, dans une face spiritualisée par la pâleur du teint et l’énormité du front. On ne le vit jamais rire, très rarement sourire. Toujours replié sur lui-même, sans relations cordiales avec le reste de l’humanité, il ne lui déplaisait pas d’avoir l’attrait d’une énigme et de dérouter également la curiosité, soit qu’il parût accablé d’une tristesse tragique, soit que son visage décelât les orages de passions tumultueuses. Il ne passait nulle part inaperçu. Plusieurs femmes demeurèrent saisies en l’apercevant pour la première fois. — « Je n’oublierai jamais, raconte l’une d’elles, le matin où je fus appelée au salon pour le recevoir. Avec sa belle tête fière et droite, ses yeux noirs où passaient les éclairs électriques du sentiment et de la passion, un mélange particulier et inimitable de douceur et de hauteur dans son expression et dans ses manières, il m’adressa la parole avec calme et gravité, presque froidement et, pourtant, avec quelque chose de si sérieux, que je ne pus m’empêcher d’en être profondément impressionnée. » Ces lignes nous livrent le secret du succès de Poe auprès des femmes, dont il a toujours recherché la société et la conversation. Il savait leur persuader qu’il les prenait au sérieux, et leur sexe y est très sensible.

Le Manuscrit trouvé dans une bouteille avait paru le 12 octobre 1833. Edgar Poe avait dès lors en portefeuille Bérénice, qui ne fut publiée qu’en mars 1835, l’Ombre, Morella, Hans Pfaall, Metzengerstein, et je ne parle que des meilleurs. Il allait écrire trois de ses chefs-d’œuvre, Ligeia, William Wilson, la Chute de la maison Usher. Son dernier recueil de vers contenait quelques-unes de ses pièces les plus intéressantes. Il entrait dans l’arène sachant ce qu’il voulait faire et comment il le ferait, muni de principes arrêtés, dont il ne dévia jamais, sur l’essence de la