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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/346

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bénéfice pour avoir du pain. On a conservé de leurs bonimens au public. Ils y avouaient sans fausse honte qu’une salle vide serait « la misère », et la salle ne se remplissait pas toujours. Leurs enfans vinrent au monde entre des pots de fard et des notes impayées, au sortir d’une représentation et presque à la veille d’une autre, car la mère n’avait guère le loisir d’être malade.

Ils en eurent trois. William, l’ainé, fut un demi-fou, qui buvait et qui mourut jeune, après une existence de casse-cou. Une tradition de famille en fait un adolescent de génie, ayant écrit de très beaux vers qui se sont perdus. Edgar était le second ; il naquit le 19 janvier 1809. Leur sœur Rosalie était presque idiote et a fini dans un hospice.

Ainsi, l’hérédité s’était acharnée sur leur race. Sur trois, elle n’en avait pas pardonné un seul, et les désordres qu’on relève chez les enfans de David Poe sont précisément ceux qui menacent les enfans des alcooliques. — « L’observation clinique, dit le docteur Le Gendre, a révélé qu’il peut exister chez les enfans des alcooliques, soit un besoin inné de boire, soit des troubles purement fonctionnels du système nerveux, soit des altérations organiques des centres nerveux. Le goût des boissons alcooliques sommeille, comme tant d’aptitudes héréditaires, jusqu’au jour où une occasion le rend manifeste. C’est quelquefois de très bonne heure, pendant l’enfance, si l’individu grandit dans un milieu où règne l’abus de l’alcool ; c’est habituellement plus tard, entre quinze et vingt-cinq ans pour les garçons [1]. » Ces lignes s’appliquent admirablement à la famille d’Edgar Poe.

On croit que David Poe n’existait plus au moment de la naissance de sa fille. Quelques mois après, Elisabeth agonisait à son tour. Elle expira vers la fin de 1811, dans un dénûment profond.

S’il fallait une preuve que la vie morale des Puritains s’inspirait des duretés de l’Ancien Testament et des vengeances de Javeh, bien plus que des miséricordes de l’Evangile, on la trouverait dans la conduite du général Poe à la mort de sa belle-fille. Il y avait là trois orphelins, dont l’aîné avait cinq ans. Le général Poe ne s’occupa pas de ces innocens, et il ne paraît pas que sa femme se soit mise plus en peine que lui de ce que devenait la chair de leur chair et le sang de leur sang. Des étrangers charitables se partagèrent les petits abandonnés. Edgar échut à un

  1. L’Hérédité et la pathologie générale.