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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/332

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conquérant même, à force de temps et de mérite, le tercer entorchado — la troisième torsade sur la manche — ce qu’on appellerait chez nous le bâton de maréchal. D’autre part, on ne saurait prétendre qu’il « ne connaissait pas le pays » puisqu’il y avait résidé une première fois en 1866 comme aide de camp du capitaine général don José de la Gandara, qui lui avait confié des missions importantes dans différentes provinces ; une deuxième fois de 1868 à 1871, en qualité de gouverneur politico-militaire de Mindanao, où il avait fait beaucoup pour la colonisation ; une troisième fois enfin comme gouverneur général, charge qu’il avait assumée le 8 mars 1893, à laquelle il avait joint, quelques mois après, le titre de général en chef de l’armée des Philippines, et qu’il avait, pendant trois ans passés, plus qu’honorablement remplie, ayant reçu dans l’intervalle, de la Chambre des députés, des remerciemens unanimes, et du gouvernement, le « bâton de maréchal », le tercer entorchado, en récompense de l’heureuse issue de la campagne et spécialement du brillant combat de Marahui, qui en avait marqué le terme [1].

C’était ce vieil et vaillant soldat qui, avec deux bataillons, l’un, d’artillerie, l’autre, à peine formé, d’infanterie de marine, et le petit supplément de ressources que devait lui apporter le patriotisme des purs Espagnols de Manille se trouva subitement avoir à tenir tête à une insurrection que tout annonçait formidable. Dans le malheur et la peur, on accuse toujours. On reprocha durement au maréchal Blanco de s’être entêté dans l’expédition de Mindanao, d’avoir dégarni Luzón, de n’avoir rien prévu, de n’avoir pourvu à rien et, maintenant même que la capitale était comme investie, de ne rien faire, et de ne rien tenter. Mais qu’avaient-ils donc prévu, ceux-là qui le lui reprochaient et dont plusieurs sans doute s’étaient réjouis naguère de voir les indigènes accourir si nombreux à la franc-maçonnerie ? A sa place, qu’auraient-ils pu faire ?

Loin de mériter leurs injures et leurs délations, le maréchal ne déploya-t-il pas le courage le plus rare et qui coûte le plus à un militaire : ne pouvant utilement marcher, il sut se résigner à une immobilité que tout autour de lui il entendait qualifier d’étonnante, si ce n’était de scandaleuse. Ne pouvant faire davantage, n’était-ce pas déjà faire beaucoup que de ne rien faire, de

  1. Roja de servicios del Kxcmo. Sr. Capitan general D. Ramon Blanco y Erenas, marqués de Peña-Plata, publiée par la Epoca, n° des 18 et 19 mai 1897.