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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/227

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impuissante, n’a pas fait assez de bruit. Elle a mué Marguerite Gautier en Grisélidis. Et, comme cela les changeait un peu trop, quelques-uns l’ont prise pour une pensionnaire grondée par un vieux monsieur très imposant.

Cette passivité fait qu’on est d’abord un peu surpris du cri — approuvé par le maestro Verdi, et cela nous inquiète — que Mme Duse se permet d’ajouter à la fin du quatrième acte. Mais c’est que, précisément parce qu’elle n’est qu’une douce créature très impressionnable, si elle a pu, Armand n’étant pas là, demeurer comme paralysée devant le père, il lui est impossible, même après son sacrifice une seconde fois consommé, de rester muette sous le mépris et l’insulte de son amant, puisqu’il est là, et qu’elle le voit, et qu’elle l’entend. Et c’est pourquoi elle jette, au travers des imprécations du jeune homme, un crescendo éperdu de « Armando ! Armando ! Armando ! » dont ne s’était point avisé Dumas fils.

Ces cris, pour sentir le finale d’opéra, n’en sont pas moins vrais en leur place. L’invention, toutefois, en semble hasardeuse quand on y réfléchit ; on craint que ce trop naturel : « Monsieur le bourreau, ne me tuez pas ! » ne soit contradictoire à l’héroïsme antérieur de la victime, et l’on s’étonne que, si faible et si épouvantée, elle n’ajoute pas, malgré elle : « Je t’ai menti tout à l’heure ! » — Mais enfin, c’est là la seconde trouvaille de Mme Duse.

Et voici sa troisième trouvaille, beaucoup plus heureuse, et que Mme Sarah Bernhardt ne se cache point de lui avoir empruntée. Au dernier acte, lorsqu’elle va chercher sous l’oreiller la lettre d’Armand pour la relire, elle en parcourt des yeux les premières lignes, puis en récite le reste sans plus regarder le papier, car elle la sait par cœur. Et Mme Duse meurt délicieusement, d’une mort plus plaintive, plus enfantine, plus blottie sous les couvertures, plus couchée, plus minutieusement « vraie », moins hardie, moins singulière, moins saisissante que la mort verticale de Mme Sarah Bernhardt. Et, je le dis une fois pour toutes, je ne rapproche point ces deux grandes artistes pour leur donner des rangs, car il n’y a point de commune mesure entre leurs deux « génies ». Tout ce que je crois entrevoir en ce moment, c’est que « la nôtre » est plus souveraine, a plus de ce qu’on appelle le style, et nous secoue plus fort quand elle le veut, mais que l’Italienne s’insinue plus doucement et plus mystérieusement.

Mme Duse a apporté le même charme insinuant dans Magda. Elle est rentrée chez le père Schwartz, non point, comme faisait Mme Sarah. Bernhardt, en fastueuse et capricieuse et bruyante reine de théâtre,