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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/222

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est graveur sur cuivre, tourneur en ivoire. Au mois de mai 1711, l’envoyé de France, Baluze, le trouve dans un jardin en galante compagnie : il fait sa cour à une aimable Polonaise, en s’occupant avec elle, scie et rabot en main, à la construction d’une barque. Qu’importe, après tout, qu’il n’ait été qu’un médiocre opérateur et l’un de ces dangereux dentistes qui enlèvent les dents saines ? Il a voulu faire l’apprentissage de tous les arts et métiers, pour exciter l’émulation de ses peuples, pour qu’ils apprissent à honorer les outils qu’avait maniés leur maître.

Tel il a vécu, tel il mourra. Sa santé est détruite, ses médecins le conjurent de se ménager, lui déclarent qu’il y va de sa vie. Il les traite d’ânes bâtés. Il souffre de la gravelle, il a de violentes douleurs de reins et aux cuisses des tumeurs qui suppurent. Il ne laisse pas de courir. Il inspecte les travaux du canal de Ladoga ; il passe les nuits sous la tente, plonge à cheval dans des marécages glacés. Puis il visite des usines, où il bat sur l’enclume comme un simple forgeron. En retournant à Pétersbourg, il aperçoit un bâtiment échoué et un équipage en détresse. Il s’élance, se met dans l’eau jusqu’à la ceinture. Par ses soins, l’équipage est sauvé, mais le sauveteur rentre dans sa capitale tremblant la fièvre et se couche pour ne plus se relever. « Pierre, dit M. Waliszewski, meurt succombant à la peine, mais ayant une fois de plus sacrifié son métier de souverain à sa manie de manouvrier. » Non, il n’a jamais sacrifié son métier à une manie ; le manouvrier et le souverain, le rabot et l’épée ont toujours agi de concert, travaillé à la même entreprise. Il est des cas où travailler de ses mains est une vertu royale. Il est mort en prêchant d’exemple, et il avait le droit de n’être point inquiet sur l’avenir de son œuvre : le secret de toutes les grandes créations de l’histoire, c’est un homme qui s’est donné.

La plupart des grands réformateurs, qu’ils s’appelassent Lycurgue, Calvin, Frédéric II, Méhémet-Ali, ont eu l’âme dure et la main lourde. Pierre le Grand fut le plus terrible de tous. Joseph de Maistre lui préférait résolument Numa Pompilius, à qui il savait gré de n’avoir pas songé à raccourcir la toge des Romains. Cela tient peut-être à ce qu’au temps de Numa les Romains n’avaient pas encore inventé la toge, cela tient peut-être aussi à ce que Numa n’a jamais existé.


G. VALBERT.