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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/215

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où iras-tu te reposer maintenant ? » Le même vent avait soufflé sur la tête inquiète du serviteur et sur celle du maître, qui l’emploiera « comme un bélier pour battre en brèche la vieille Église moscovite. » Les grands hommes, qui ne sauraient se passer d’instrumens, d’outils, ne sont jamais des solitaires : ils n’ont pas toujours des amis, mais leur génie a toujours des complices.

Pierre n’avait pas eu besoin de courir le monde pour apprendre à admirer l’Occident, ses industries, ses institutions et ses arts. Depuis longtemps déjà, l’Occident s’était établi au cœur de la Russie ; il campait aux portes mêmes de Moscou, dans un faubourg de la ville sainte qu’on appelait la Sloboda des Niemtsy. Ce n’était primitivement qu’un village en bois, où s’entassaient des étrangers de toute provenance et pratiquant tous les métiers, marchands, ouvriers, médecins, instituteurs, apothicaires, industriels. Parmi les Anglais et les Écossais, il y avait des gens de naissance, des jacobites proscrits, dont la distinction et la fierté imposaient aux Moscovites. Des Français viendront, chassés par la révocation de l’Édit de Nantes, et ils ne donneront pas une fâcheuse idée de la France. Allemands, Hollandais faisaient honneur à leur race ; ils représentaient l’esprit d’entreprise et d’application, le fructueux labeur. La liberté régnait dans la Sloboda, et les écoles y abondaient. « L’Écossais Patrick Gordon suit les progrès de la Royal Society de Londres. Les dames anglaises font venir par ballots les romans et les poésies des écrivains nationaux. Correspondance active par lettres avec l’Europe entière. Plaisirs modérés et décens. Il y a un théâtre, que le tsar Alexis fréquente. »

Un voyageur allemand, qui visite le faubourg en 1678, en emporte la meilleure impression. Le village de bois s’était transformé ; on y voit partout des maisons de brique d’aspect confortable, des parterres de fleurs, des allées régulières, plantées d’arbres, des jeux d’eaux sur les places. « Le contraste avec les villes russes de l’époque est saisissant, il n’échappera pas à Pierre. » C’est dans la Sloboda que son esprit encore tout neuf a reçu ce premier choc qui fait jaillir l’étincelle ; c’est dans la Sloboda qu’il a fait les comparaisons qui ont décidé de lui. Il a vu cette ville européenne et il a pris en pitié son vieux Moscou, qui lui racontait trois siècles d’esclavage asiatique. L’avenir lui a dit son secret, il a compris que ceci tuerait cela. Si ses réformes ont été un malheur, ce n’est pas à lui qu’il faut imputer la faute, mais à ses prédécesseurs, qui ont souffert que l’Occident vînt planter sa tente à la porte de leur capitale.

Tout ce qui est, a dit le philosophe, est raisonnable. Tout ce qui