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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 142.djvu/104

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tomber du haut de la tribune de solennels et féconds avertissemens. Il s’en faut, cependant, que ce guide si prévoyant et si sûr de la démocratie athénienne trouve grâce devant Platon.

C’est que la vraie politique est celle qui rend le peuple meilleur et que les hommes mêmes qui ont le plus efficacement servi l’État ont manqué ce but, ou n’ont même pas cherché à l’atteindre. L’intérêt seul les a conduits, le leur d’abord, ensuite celui de la république, que les meilleurs ont identifié avec leur intérêt personnel. Or l’intérêt, en pareille matière, ne peut servir de règle ; même sous la forme épurée du patriotisme, il ne saurait produire qu’une justice étroite, qui autorise les pires iniquités. La seule règle est le bien, le bien absolu, que les gouvernans sont tenus d’avoir contemplé dans son essence et dont leur politique doit être le reflet.

La réalité ne pouvait que fortifier ce rêve ; elle formait avec lui un si violent contraste, qu’elle y devait enfoncer chaque jour plus avant les délicats auxquels elle faisait horreur. Ceux-ci fuyaient la vie publique. On connaît le passage célèbre de Platon sur le sage qui, « témoin de la folie de la foule et voyant ceux qui gouvernent ne s’attacher à rien de raisonnable, n’ayant d’ailleurs aucun allié capable de le seconder dans ses efforts pour sauver la justice, tout en lui assurant à lui-même le salut, tombé, pour ainsi dire, parmi des bêtes féroces dont il ne veut point partager les excès et à la rage desquelles il tenterait en vain de s’opposer, sûr d’être inutile à lui-même et aux autres, et de périr avant d’avoir pu rendre quelque service à sa ville et à ses amis, se retire loin de la vie publique, et se tient en repos. Uniquement occupé de ses propres affaires, et, comme un voyageur assailli par l’orage s’estime heureux de rencontrer un mur qui lui offre un abri contre le vent et la tempête, de même, n’apercevant partout qu’injustice, il met tout son bonheur à se garder, ici-bas, pur d’iniquités et de crimes et à quitter la vie, rempli de belles espérances, avec une douce sérénité. »

C’était là l’idéal de quelques penseurs. Et pourtant, dans cette peinture perce un regret amer, le regret de la vie active, le regret de ne pouvoir descendre dans l’arène pour y lutter et pour y vaincre. Ce calme est mensonger ; cette résignation n’est qu’une apparence : le sage platonicien souffre de se taire ; il envie ces politiques bruyans et sans scrupule qui règnent despotiquement sur la multitude et la mènent à l’aventure. Il sait si bien, lui, ce