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besoin de poèmes. Mais surtout il a perdu sa foi artistique. Le contact d’un autre idéal l’a, par degrés insensibles, détaché du sien. Puisque Scheffer place au-dessus de tout l’observation et le réalisme, puisque le Nieuwe Gids lui reproche de se complaire dans un genre démodé, puisque son Torquato Tasso n’intéresse personne, c’est donc que l’art tel qu’il le conçoit n’est point l’art véritable. Et, faute de pouvoir en concevoir un autre, le jeune homme se décourage. Il passe une année entière à lire, à se promener, à fréquenter les salons de La Haye, s’efforçant par tous les moyens de combler le grand vide qui s’est fait en lui.

Bientôt rien ne survit plus, en apparence du moins, du rêveur ingénu qui mettait en tercets les amours du Tasse. Aylva est devenu un élégant mondain, assez instruit pour pouvoir parler de tout avec un air compétent, assez indifférent pour pouvoir, au besoin, s’essayer dans tous les genres sans trop de gaucherie. C’est alors qu’il s’aperçoit, un beau jour, que la vie est au demeurant une chose des plus simples, et que l’expérience qu’il en a vaut bien celle d’un autre. La mode est aux romans d’observation. Pourquoi ne suivrait-il pas la mode sur ce point, lui qui la suit sur tant de points ? Et l’expérience qu’il a’ acquise, pourquoi n’en ferait-il pas un roman ? Telle est sa première métamorphose : au poète de Torquato Tasso se substitue un romancier réaliste, l’auteur de Mathilde et du Jeu d’échecs. Mais je n’ai indiqué là que le mécanisme extérieur de la transformation : car tout le roman de M. Couperus est, pour ainsi dire, écrit en partie double, et sous la série des raisonnemens consciens de Hugo Aylva, des prétextes qu’il se donne et des illusions qu’il subit, on découvre toujours un travail plus profond, un sourd travail de l’instinct, guidant le jeune poète tout au long de la vie. Dans ces romans qu’il croit n’écrire que pour le public, et où il se flatte de ne rien laisser de lui-même, c’est toute son âme au contraire qu’involontairement il y met. Il s’en rend compte d’ailleurs quelques années après, lorsque, de roman en roman, son instinct l’a conduit à écrire le Nirwana. Il reconnaît alors que ce livre fait partie de son être, que chacune de ses pages est vivante en lui, et que la littérature, qu’il prenait pour un amusement ou une distraction, est au fond la seule chose qui lui tienne au cœur. C’est pour elle qu’il se résigne à vivre, après son aventure d’amour avec l’impassible Hélène de Vicq ; c’est pour elle qu’il parcourt le monde, toujours en quête d’impressions nouvelles, tandis qu’Emilie lui offre vainement sa tendresse, tandis que son ami Den Bergh lutte et souffre en silence, tandis que sa vieille