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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/807

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en jour, gagner du terrain et déjà menacer la citadelle. On ne doute pas que sa victoire, même éphémère, ne soit la ruine de la France. Mais, dans le découragement où on est tombé, on en vient à se demander si le plus simple n’est pas de la laisser passer. Qui sait ? Par la brèche qu’elle ouvrira, les conservateurs réussiront peut-être à entrer. Il y aura des jours cruels ; mais ils dureront peu. Le calme vient après la tempête, et le bien peut naître de l’excès du mal.

Cette suprême espérance, ou plutôt cette suprême folie, soutient en secret bien des cœurs. Des élections approchent où le parti de la Révolution sociale va livrer bataille. On ne l’aidera pas : mais on ne fera ni un effort ni un sacrifice afin de lui barrer la route. Pour réussir, il faudrait transiger, et il est entendu qu’une transaction est une défaillance. Après tout, qu’importe une défaite de plus ? De l’intransigeance naît le pessimisme. Tout est bon, pourvu qu’on en finisse. La Révolution est une solution. On ne la souhaite pas ; mais, croyant ne pouvoir rien empêcher, on se résigne à tout, comme si, en vérité, de quelque façon que la République disparaisse, c’était toujours la délivrance.

Cette résignation est sans excuse. Que deviendrait la France dans la tempête ! Qu’importerait d’ailleurs un changement dans la forme du gouvernement, si le cours des idées ne changeait pas ? Que les antagonismes dont nous souffrons persistent, et le pouvoir nouveau se retrouverait en face des mêmes difficultés ; car il se retrouverait en face de la même nation, ombrageuse et agitée, avec ses divisions incurables et ses passions égalitaires, surexcitées encore par le dépit de la défaite et l’amertume des souvenirs.


III

Les mœurs de la France ne dépendent plus d’une formule constitutionnelle. La crise qu’elle traverse a des origines trop anciennes et des causes trop profondes. Depuis 1789, elle poursuit une œuvre sans précédent dans l’histoire. D’une aristocratie qu’elle était, elle veut devenir une démocratie. Nulle nation, avant elle, n’a réalisé ni même conçu pareille entreprise. Une si prodigieuse transformation paraît l’ambition la plus extraordinaire ou plutôt la