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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/804

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démocratie plus ombrageuse et le parti conservateur plus suspect. Elle en a eu un autre plus triste ; elle a fourni aux passions sectaires qu’un siècle d’incrédulité a amassées, l’occasion de se déchaîner. Le clergé, habitué à vivre sous la protection de l’Etat, s’est trouvé associé, de gré ou de force, aux espérances du parti royaliste. Il souhaitait, pour la paix de l’Eglise, la restauration du comte de Chambord ; le jour où cette restauration échoua, il parut vaincu. Le Seize Mai, dont l’opinion le rendit solidaire, acheva sa défaite.

Les républicains victorieux lui appliquèrent le droit de la guerre. Sa situation officielle dans l’Etat, la maigre subvention qu’il en reçoit, le livraient à leurs coups ; il les a reçus sans relâche. Sous prétexte de frapper un adversaire de la République, beaucoup visaient en réalité le catholicisme, car parmi les prétendus libres penseurs il y a souvent des fanatiques qui ont la religion de l’irréligion ; ce sont les cléricaux de l’anticléricalisme. Quelle occasion de satisfaire leurs vieilles passions ! C’était sans danger ; ils s’étaient masqués. A les entendre, ils n’attaquaient pas les croyances, ils défendaient l’ordre légal. A la démocratie rurale, encore attachée à sa foi, ils se disaient respectueux de la liberté des consciences, mais soucieux seulement de la protéger contre les entreprises d’un clergé rétrograde, allié des royalistes, contre celles d’un cléricalisme, mélange odieux de passions d’ancien régime et d’ambitions sacerdotales.

Le génie de Léon XIII a vu le péril et tenté de le conjurer par une initiative dont la hardiesse a ému les timides, scandalisé les hostiles, mais sauvé peut-être l’Église de France. Ce n’est pas des sommets du Vatican qu’on se méprend sur la direction des courans populaires. Nul parti pris, nul intérêt subalterne ne trouble le regard de l’observateur qui les habite. De là, les horizons s’élargissent ; les limites qui séparent le présent de l’avenir s’effacent. Les mille bruits qui nous assourdissent ne montent pas à ces hauteurs où l’on n’entend plus que la voix des événemens. A toutes les heures décisives de l’histoire, la vigie, placée à ce poste unique au monde, a vu venir les grandes crises sociales, avant que les politiques et les sages n’en eussent même le soupçon. Avertie avant personne, elle a laissé les pouvoirs vieillis s’attarder dans les routes vouées désormais à la solitude, et a résolument engagé l’Eglise sur les chemins nouveaux où elle voyait l’humanité s’avancer.