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dénudés qui penchent et tombent ; puis, la brèche s’ouvre béante dans le sol détrempé ; et un lit nouveau se forme sous l’effort de l’eau, sans qu’aucune force humaine la puisse ramener à son ancien cours.

Les conservateurs, redevenus majorité en 1849, virent le danger et crurent le conjurer en retirant l’électorat à plus de trois millions de citoyens. Pour réussir dans une telle entreprise, il fallait être unis sous un gouvernement fort ; et ils ne pouvaient ni s’unir ni faire un gouvernement. Divisés, incapables de sacrifices, ils ne s’entendirent que pour provoquer stérilement la démocratie et achevèrent de se perdre. Leur loi du 31 Mai fournit une excuse au coup d’Etat et fit du prince Louis le vengeur du suffrage universel. Le peuple, heureux de recouvrer ses droits, laissa faire. Les députés qui l’en avaient dépouillé allèrent en prison sans qu’il s’en émût ; et l’heureux vainqueur du Deux Décembre eut le loisir « de sortir de la légalité pour rentrer dans le droit ». « Pendant dix-huit ans, son unique souci fut de paraître l’homme de la démocratie, de gouverner pour elle et par elle. S’il voulait être fort, c’était pour la mieux servir. Habile à dissimuler la contrainte sous la flatterie, il lui faisait honneur de la puissance dont il était revêtu, de l’oppression même qu’il lui imposait. A force de la glorifier, il réveilla ses ambitions. Il lui répéta tant qu’elle était souveraine qu’elle se lassa de son sceptre de roseau. Pour l’apaiser, il entre-bailla la porte à la liberté ; mais les concessions redoublant les exigences, il se jeta dans la guerre. Au lieu de la gloire, il trouva la défaite ; et son gouvernement s’évanouit, non en quelques jours, comme celui de Charles X, non en quelques heures, comme celui de Louis-Philippe, mais en quelques minutes. Une poussée de la foule sur une grille du Palais-Bourbon, et tout fut dit.

Pour la quatrième fois, le peuple redevint maître. Dès qu’il fut libre de dire sa volonté, il fit appel aux conservateurs, innocens des fautes commises. Il leur demanda de réparer les maux de la guerre, comme il leur avait demandé, en 1849, de réparer ceux de l’anarchie et, sous le Directoire, ceux de la corruption. — Ils sont toujours la réserve de la patrie aux heures de trouble, et sa déception aux heures de calme. — Un instant, la démocratie crut qu’ils la comprenaient enfin. Elle les vit restaurer la liberté, respecter le suffrage universel, et, jusque dans les horreurs d’une guerre civile, ne pas sacrifier le droit commun à la raison d’Etat.