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des usurpations. Elle est antidémocratique par ses aspirations patriciennes et sa peur du peuple.

Derrière elle, vient l’armée des laborieux qu’absorbent les affaires, des indifférens qui ont peur d’être dérangés, des trembleurs qui ont peur d’être ruinés. Pour ceux-là, la démocratie, c’est l’inconnu avec ses périls ; en tout cas, c’est la nouveauté avec ses changemens. Les délicats s’offusquent de sa rudesse ; les heureux, de ses ambitions. Une société, où tout le monde peut grandir et faire fortune, n’est-elle pas une société irréprochable ? Le personnel conservateur, divisé sur tant de choses, est d’accord pour maudire le déclassement social, c’est-à-dire l’ascension des petits. Le peuple le sait et s’en irrite. Les défiances qu’on lui témoigne, il les rend avec usure. De là, l’antagonisme de classes survivant à la destruction des classes ; de là, le malaise social enfantant le malaise politique.

Par surcroît de malheur, ce sont les groupes les plus hostiles à la démocratie qui forment l’état-major des conservateurs, parlent en leur nom et conduisent tout. Il y a, dans le rang, des hommes que l’évolution démocratique n’indigne pas, qui y voient même une victoire de la justice. Il y a des chrétiens très disposés à marcher dans les larges voies ouvertes par l’Évangile. Mais les uns et les autres sont encadrés et se taisent ; solidaires d’alliés à côté desquels ils ont de tout temps combattu, ils partagent leurs destinées, comme s’ils partageaient leurs erreurs. On les juge sur leur situation sociale ; de la conformité des intérêts, on conclut à celle des opinions.

Telle est la vraie cause de l’échec prolongé du parti conservateur dans notre pays. La démocratie le suspecte parce qu’il la suspecte lui-même. Elle aime mieux se passer de ses services que de se remettre en tutelle. Ce n’est pas qu’elle s’exagère ses mérites ; elle n’ignore pas ce qui lui manque. Elle sait que, faute d’expérience, elle pratique mal l’art délicat du gouvernement ; que, faute d’autorité morale, elle a besoin des concours qui se dérobent ; mais elle aime mieux tâtonner qu’obéir et reculer.

Nous en sommes là. Que sortira-t-il de ce conflit ? Les conservateurs accepteront-ils la démocratie, et, prenant bravement leur parti, se décideront-ils à la seconder ? Celle-ci réussira-t-elle à se passer d’eux, à se faire une éducation politique qui rende leur hostilité inoffensive et leur concours inutile, à s’élever enfin, par sa seule énergie, au niveau des sociétés monarchiques dont