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de pair avec les grands aînés. Cet esprit est un mélange de regret pour le passé et de dédain pour le présent. Là, comme partout, les violens donnent le ton, et là, comme partout, les violens sont des aveugles. Tout se transforme autour d’eux, et ils ne renoncent ni à une illusion, ni à un ressentiment. Pour eux, 1789 est un malheur ; l’ancien régime, le type de la société idéale ; la monarchie, une institution quasi divine. Le tiers-état s’est insurgé contre la noblesse ; il en est châtié par l’insurrection du peuple. Une nation bien organisée doit être conduite par la classe que la lente formation des siècles, le long exercice du pouvoir ont préparée, mûrie, affinée. On a trouvé bon de la renverser ; aussitôt est venu le gâchis. Voilà cent ans qu’il dure, cent ans que la prédiction de de Maistre se vérifie : « Le peuple pâtit. »

Cette noblesse, dépaysée dans des milieux nouveaux, est cependant animée de bonnes intentions. Dans son ensemble, elle est généreuse, dévouée, charitable. Malgré tout, elle n’est pas suivie ; elle aide les pauvres à vivre, on lui reproche de ne pas aider les petits à s’élever. Elle fonde, pour le peuple, des hospices, des écoles, des orphelinats ; mais elle proclame la nécessité de le maintenir, pour son propre bonheur, dans sa condition native. Elle ne se refuse pas aux sacrifices, mais elle se refuse à rien changer à la vieille hiérarchie sociale, œuvre du temps. Quant au gouvernement démocratique, il est pour elle le pire des paradoxes et le pire des dangers. Devant la société nouvelle, ces admirateurs du passé restent imperturbablement défians. Ils s’en isolent hautains, railleurs, à demi satisfaits de la voir dans l’embarras et prête à trébucher. Ils ne la défendent que devant l’ennemi. La patrie en danger, le vieil honneur français secoue leurs cœurs. Sur le champ de bataille, ils se retrouvent héroïques comme leurs aïeux.

A côté de ces hommes, enfermés dans leurs regrets, il en est d’autres, arrivés aux premiers rangs par le travail, l’intelligence, la richesse, mais que leur élévation a rendus oublieux de leur histoire. La haute bourgeoisie se regarde comme une aristocratie intellectuelle appelée à exercer le pouvoir, et à l’exercer sans partage. Elle a, pour la démocratie, qu’elle juge médiocre et jalouse, les hauteurs que donne la supériorité et les défiances que donne la fortune. Loin de lui tendre la main, elle s’en éloigne à la fois par fierté et par effroi. Toutes ses prévenances sont pour la noblesse à laquelle elle s’allie par des mariages et se mêle par