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personne ne s’en plaignît si on en usait de même à son égard. » Grâce à toutes ces mesures, le dictionnaire avançait. A la fin de 1684 on s’occupait des dernières lettres, quand éclata l’affaire de Furetière, qui amena de nouveaux retards. Elle a fait tant de bruit à cette époque et elle est si peu connue aujourd’hui que je ne puis me dispenser d’en dire un mot.

Furetière était de l’Académie depuis 1662 et travaillait avec ses confrères au dictionnaire commun, quand l’idée lui vint d’en faire un pour son compte. Il voudrait bien nous persuader qu’il n’avait d’autre dessein que d’être utile au public et de lui donner un ouvrage dont on avait besoin. Mais comme il avoue quelque part « qu’il était un peu incommodé d’argent, et qu’il reproche à ceux qui arrêtent son dictionnaire de frustrer ses créanciers, on peut soupçonner qu’il voyait dans la publication de son livre une bonne affaire qui l’aiderait à sortir d’une situation embarrassée. Sa grande excuse, sur laquelle il revient sans cesse, c’est que son dictionnaire était entièrement différent de celui de l’Académie. Elle n’a jamais eu la prétention de mettre dans le sien tous les mots de la langue ; de parti pris, elle en exclut les termes techniques, ceux qui concernent spécialement les arts, les sciences, les métiers, et ne sont pas entrés dans la langue commune. Ce sont ceux-là que Furetière a le dessein de recueillir et d’expliquer. Assurément, s’il les avait pris seuls, l’Académie n’aurait pas eu à se plaindre [1]. En réalité son ouvrage est un dictionnaire universel, plus étendu que celui de l’Académie, puisqu’il contient les termes techniques qu’elle a laissés de côté, mais qui renferme aussi les autres, c’est-à-dire qui, pour toute une partie et la principale, fait une concurrence directe et ouverte à l’ouvrage que l’Académie préparait depuis si longtemps. Furetière le sentait bien ; ce qui le montre, c’est le soin qu’il prit de se cacher. Il ne laissa rien transpirer dans le public de cette immense entreprise à laquelle, pendant tant d’années, il consacra, dit-il, treize heures par jour. Un moment vint pourtant où il fut bien forcé de tout découvrir, quand il s’agit d’obtenir un privilège pour l’impression de son livre. Celui qui devait l’examiner était précisément son confrère Charpentier. Furetière savait par où on pouvait le prendre. Il lui donna un très bon dîner, avec de l’excellent vin,

  1. Ce qui le prouve, c’est qu’elle encouragea Thomas Corneille à le faire, et qu’il publia un Dictionnaire des arts et des sciences, qui fut regardé comme un supplément au dictionnaire de l’Académie.