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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/738

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La Fontaine et Boileau étaient candidats à la succession de Colbert. Boileau avait promis de ne faire aucune démarche, et il tint parole, mais ses amis se remuèrent beaucoup pour lui. Ils n’avaient aucune animosité particulière contre son rival, plusieurs même vivaient avec lui familièrement ; mais il s’agissait d’une lutte de principe et d’école : personne ne voulait céder. L’ancienne école poétique, celle de Louis XIII, qui avait régné sans partage dans l’Académie à sa naissance, quoique très affaiblie, était encore puissante. On voulait achever de triompher d’elle en faisant élire son plus cruel ennemi, celui qui avait rendu Chapelain, Cassagne et Cotin la risée du public : elle résista, on le comprend bien, d’une façon désespérée.

La lutte fut donc très vive. Les élections étaient alors beaucoup plus compliquées que de nos jours : il y avait trois scrutins au lieu d’un seul. Dans le premier — Je scrutin des billets — chacun déposait dans l’urne le nom du candidat qu’il préférait. Le bureau, aidé d’un membre de l’Académie, qu’on tirait au sort, opérait à l’écart le dépouillement des billets et ne faisait connaître que le nom de celui qui avait obtenu le plus grand nombre de suffrages. Un procédait alors à un nouveau scrutin, le scrutin des ballottes, comme on l’appelait, par boules blanches et noires, et si le nombre de boules blanches dépassait les deux tiers des membres présens, le candidat était admis ; mais seulement admis « à proposition », c’est-à-dire que son nom devait être proposé à l’approbation du roi. Quand le roi l’avait approuvé, un dernier scrutin, celui-là de pure forme, confirmait définitivement l’élection.

Au scrutin des billets, La Fontaine eut la majorité ; le scrutin des ballottes lui donna seize boules blanches sur vingt-trois votans. Il était donc élu, et l’on croyait l’affaire terminée, quand le directeur, revenant de Versailles, où il était allé soumettre l’élection au roi, rapporta à l’Académie d’une manière fort embarrassée « que Sa Majesté, lui ayant fait l’honneur de l’entendre avec beaucoup de bonté, lui avait dit qu’elle avait appris qu’il y avait eu du bruit et de la cabale dans l’Académie ; qu’il avait répondu qu’il était vrai que quelqu’un avait témoigné publiquement n’agréer pas le choix qui avait été fait de M. de La Fontaine à la pluralité des voix et en avait parlé avec un peu de chaleur, mais que du reste tout s’était passé avec tranquillité et dans les formes