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Songe d’une nuit d’été), M. Gervais, s’inspirant de Shakspeare, aurait pu, sans inconvénient, distribuer aux fées qui entourent leur reine quelques légers habillemens et objets de toilette ; c’eût été plus conforme à l’esprit de la Renaissance, et c’était, pour une fantaisie de peintre, l’occasion d’agrémenter et de caractériser toutes ces figures, groupées au clair de lune, entre les troncs des pins et des chênes verts. Rien de plus contraire, en général, au plaisir des yeux, que ces brutaux assemblages, trop naïfs ou trop provocans, de figures uniformément nues, sous un prétexte quelconque, auxquels se complaisent, en ce moment, les quelques peintres qui se piquent encore d’amour pour la beauté plastique. Les Grecs et les Italiens même avaient presque toujours compris qu’une draperie bien placée, un voile habilement ajusté, contribuent, au contraire, à faire valoir la grâce ou l’excellence des formes autant qu’à donner sa valeur au mouvement et à l’expression. En privant ses fées de leurs ajustemens coutumiers, M. Gervais s’est privé d’un moyen pittoresque de liaison entre elles et le paysage. Telles qu’elles sont, ces fées ou ces nymphes qui s’amusent de la folie de leur maîtresse (c’est l’instant où Titania, ensorcelée par ce farceur de Puck, couronne de roses la tête d’âne gigantesque qui surmonte les épaules du sot Bottom) sont pourtant d’assez belles filles. L’héroïne elle-même, avant de poser Titania, a posé la Source chez Ingres ; elle en garde l’attitude et s’efforce d’en rappeler le style ; M. Gervais a cherché parfois ses inspirations en moins bon lieu. De ses quatre suivantes, l’une, assise au pied d’un arbre, en face du couple grotesque, se cache le visage pour mieux rire ; la seconde, debout, se dissimule derrière l’arbre ; les deux autres, aux extrémités, sont accroupies sur le gazon. Toutes sont modelées, sous une lueur frisante, avec soin et finesse, dans un sentiment d’art plus délicat que les nudités précédemment présentées par le même artiste.

Avec M. Henri Martin, pas d’erreur. « Vers l’abîme » nous crie-t-il d’une voix énergiquement chevrotante. Et, sur la gauche de sa grande toile, semble en effet, au bout d’une longue steppe, s’ouvrir quelque précipice vers lequel roule, arrivant du fond de l’horizon, une grande foule entraînée par un monstre étrange. A le voir de plus près, ce monstre n’est qu’une créature abjecte, sortie de l’égout où elle va rentrer, fille de trottoir affublée de grandes ailes de chauve-souris, dont les nudités flasques et malsaines essaient de se raviver par les transparences funèbres d’un