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quelquefois, sinon souvent, toutes ces institutrices qui entrent dans les familles ! Quels marchés d’affranchies vieilles et jeunes de toutes les nations, ces annonces de journaux où viennent s’offrir des Russes, des Françaises, des Allemandes, et des personnes « très sérieuses », ou « disposées à voyager » ! Quel gouffre pour une jeune fille, ce gouffre de l’enseignement !

Jetais allé visiter, un soir, dans le quartier Saint-Jacques, un asile de nuit pour femmes. Vieille façade noire, et vieille porte lourde et bâtarde. Un guichet, un couloir, et une trentaine de spectres hâves, mangeant dans des bols sur leurs genoux, sous les becs de gaz d’une triste salle jaunâtre, dans une odeur d’eau grasse, au milieu du silence et des bruits de déglutition. Le directeur me montra l’établissement, les dortoirs, la cuisine, le pavillon des « vermineuses », et finit, en me reconduisant, par me citer le cas d’une hospitalisée.

Une jeune fille était venue le trouver, et lui avait demandé de la laisser coucher à l’asile, non pas trois nuits comme le permettait la règle, mais toutes les nuits, jusqu’à une époque indéterminée. Elle était institutrice, avait son brevet, et gagnait, avec cela, vingt-cinq francs par mois, sans logement et sans nourriture, dans une pension où elle restait toute la journée ! Ce n’était même pas de quoi manger ! Où pouvait-elle donc coucher, sinon au refuge ? Le directeur s’informa, vérifia l’exactitude de ce qu’elle lui avait dit, et lui accorda l’autorisation qu’elle désirait. Ce fut déjà pour elle un commencement d’espérance ! Elle partait le matin pour son institution, donnait ses leçons, déjeunait d’un petit pain, et revenait le soir à l’asile, où elle trouvait une soupe et un lit. Et elle resta là six semaines… Au bout de ce temps, on lui procura une place dans une famille, à cinquante francs par mois. Elle en pleura de joie. Logée, couchée, nourrie, et cinquante francs par mois ! c’était le salut ! Elle avait son brevet, elle savait enseigner, et pouvait enfin trouver le salaire d’une domestique !


MAURICE TALMEYR.