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la voir à l’office, dans certaines localités ! Elle n’est là qu’à titre privé, comme une unité dans le nombre des paroissiennes ; mais elle y est tout de même, et cette double préoccupation de ne pas être là comme institutrice, par égard pour l’Etat, et d’y être pourtant comme femme, en vue de la population, perce visiblement dans sa tenue. Ni trop respectueuse, ni trop irrespectueuse, ayant à manquer de piété tout en ne manquant pas de convenance, se trouvant forcément à côté de ses élèves tout en ne devant pas être avec elles, elle a le maintien le plus transi et le plus embarrassé dont puisse s’amuser un psychologue. La pauvre femme s’en tire, mais avec des mea culpa qui se cachent, des agenouillemens en retard, et des signes de croix qui n’aboutissent pas. Quelle espèce d’âmes peut bien donner aux institutrices communales toute cette hypocrisie forcée ? Croient-elles à quelque chose, ou ne croient-elles plus à rien ? On l’ignore, et elles ne savent sans doute elles-mêmes qu’une seule chose, c’est qu’elles veulent garder leur place.

Je vois toujours l’institutrice laïque d’un chef-lieu de canton, un dimanche de foire, dans un pays du Centre. Elle était allée le matin à l’église, mais se réhabilitait l’après-midi en allant sur les chevaux de bois, pendant que son mari plaçait du vin au café de la gare. Tout au bout du foirail, au milieu des tirs, des roulottes de somnambules et des installations de fritures foraines, les chevaux de bois tournaient, dans un vacarme d’orgue, et tout le monde y remarquait, sur un coursier jaune clair reverni de frais, aux naseaux écarlates, et qui avait l’air de pousser des hennissemens rouges, une forte et grave personne, d’une élégance voyante, et d’une corpulence un peu solennelle pour tourner ainsi au bout d’une barre de fer, au milieu des gamins et des petites filles. Elle avait un chapeau couvert de fleurs, une figure à la fois sévère et humide, légèrement estompée de barbe, et une longue jupe bruyante qui volait sur la piste en laissant voir le bout d’un bas de soie à coins, où pendait une grosse cheville terminée par un petit soulier. Le plus singulier, c’était que cette sérieuse personne ne manquait pas une tournée. Les autres amateurs, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfans, les paysannes, descendaient, leur tour fini, et d’autres jeunes gens, d’autres enfans et d’autres paysannes prenaient leur place, mais la grosse dame ne descendait pas, et ne bougeait pas de son cheval jaune qui semblait, à chaque tour, se cabrer de plus en plus, et hennir de plus en plus rouge. Elle y était comme vissée, à demeure,