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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/174

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ne trouble point la certitude de leur repos. Car « il y a certaines choses que la destinée se réserve obstinément : c’est en vain que la raison et la vertu, le devoir et tout ce qu’il y a de sacré, se placent à la traverse : il faut qu’elle s’accomplisse, la chose qui est juste à ses yeux, qui n’est pas juste aux nôtres, et la destinée finit par décider souverainement, en nous laissant nous débattre à notre gré. » La souveraineté de ces décisions se manifeste avec une hauteur singulière dans l’apaisement des dernières pages. Le drame est tombé : entre les personnages dont la passion a fait un instant des ennemis, il n’y a plus que calme et bienveillance : « Tous les sentimens tristes et pénibles des temps intermédiaires étaient oubliés : plus de rancune ; toute espèce d’aigreur avait disparu. Le major accompagnait de son violon le clavecin de Charlotte ; la flûte d’Edouard s’harmonisait comme autrefois avec le jeu d’Ottilie. » Rien de coupable ne subsiste des violences éteintes : des miracles s’accomplissent sur la tombe d’Ottilie, parce qu’elle fut une sainte de l’amour ; Charlotte a la piété de faire déposer le corps d’Edouard dans le même caveau, qui leur sera réservé à jamais : « des anges, leurs frères, abaissent sur eux, de la voûte, des regards sereins. Et quel heureux moment que celui où ils se réveilleront tous deux ! »

Ce miracle, cette promesse de félicité bienheureuse, cette récompense promise par-delà la vie à deux amans dont la fin ressemble à un double suicide, — cela n’est point très catholique, cela scandalise un peu les cœurs droits et secs, respectueux des vertus moyennes que les triomphes de la passion inquiètent, toujours pour l’avenir des sociétés. Mais qui pourrait être sévère, puisque Charlotte a pardonné ? Et cette douloureuse intelligence de l’épouse déçue, cet acte suprême d’indulgence qui donne aux morts la paix que les vivans n’auraient pu obtenir, renferme peut-être, je ne dirai pas la moralité, mais la suprême pensée, l’essence dernière de l’œuvre telle que Gœthe la rêva. Rappelez-vous le bon Marke de l’antique légende : il en avait usé de même avec les deux amans admirables, Yseult et Tristan, dont les âmes réunies fleurissent en belles roses et en lierre tendre : parce que l’Amour, quand il s’élève jusqu’à l’absolu et va chercher sa réalisation jusque dans la mort, sanctifie peut-être comme la vertu…

A côté de si belles choses, que de traits pénibles viennent gâter ce roman d’amour ! Quand il l’écrivit, Gœthe était encore capable de passion, mais non plus de naïveté. Il avait trop pensé,