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Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 141.djvu/173

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unis, si bien fondus que « si l’on avait retenu l’un des deux à l’extrémité de la maison, l’autre se serait porté vers lui, insensiblement, de lui-même, sans dessein » : toute cette étude de passion, qui remplit le premier plan, est vraiment admirable. Le personnage de Charlotte n’est point inférieur à celui d’Edouard : dans sa défense contre elle-même et contre le malheur qui les menace, elle est d’un héroïsme tranquille, d’une dignité calme, d’une énergie douce dont l’harmonie constitue un de ces caractères que seuls les grands écrivains peuvent concevoir et décrire. La plupart des figures secondaires : le comte et la baronne, dont la paisible liaison, si adroitement combinée, si normalement irrégulière, fait contraste avec le sentiment orageux des héros ; Luciane, la fille de Charlotte, enjouée, folâtre, écervelée, — portrait, sans doute, de cette Bettina Brentano qui ressemblait si peu à Minna Herzlieb, mais qui distrayait Gœthe ; Mittler, le singulier personnage qui prend plaisir à raccommoder les ménages gâtés, et perd ici tout son latin ; — ces silhouettes qui traversent l’action et dont les paroles ou les gestes en favorisent le développement, sont dessinées avec un grand bonheur. Et puis, par-delà les êtres que crée la fantaisie du poète et qui prennent corps à nos yeux, il y a autre chose encore : il y a la force cachée et terrible qui les conduit ; il y a ce qu’on chercherait en vain dans les autres romans de Gœthe, — le sentiment profond de la destinée, maîtresse irrésistible de nos actes, de nos sentimens, de nos douleurs, de notre vie, qui combine leur marche à sa guise et fait servir à ses fins secrètes jusqu’aux incidens les plus insignifîans en apparence. Il y a des momens où le poète disparaît derrière ce fantôme invisible et réel, inaccessible et redoutable. Ce n’est plus lui qui mène l’action selon les données de l’observation et les bonnes recettes du roman : c’est l’autre, celle qu’on ne peut éviter, celle qu’il ne faut pas nommer, celle dont nous ne sentons la constante présence qu’aux momens décisifs, aux heures suprêmes, celle qui préside au mystère de notre naissance et nous pousse à la mort par des chemins dont nous ne comprenons ni les détours, ni les accidens, ni les haltes douces. De place en place, on la devine, on l’entrevoit, on frissonne sous son souffle ; et c’est bien elle qui triomphe à la fin, lorsque les deux amans végètent à travers cette énigme de la vie dont « ils ne trouveraient le mot qu’ensemble », quand la mort les sépare un instant pour les réunir bientôt dans un dénouement apaisé, dans une vague promesse de réveil qui